Mater les discriminations (aux échecs)

«Le Jeu de la dame» : mater les discriminations

Par José de Sousa, université Paris-Saclay (Réseaux Innovation Territoires et Mondialisation) et Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques, Sciences-Po et Muriel Niederle, université de Stanford et National Bureau of Economic Research (NBER) Libération

La fiction diffusée par Netflix montre un problème bien réel : les échecs sont un univers masculin, hostile envers les femmes. L’introduction d’un quota de genre, comme c’est le cas en France depuis 1990, pourrait aider à surmonter ces inégalités.

Tribune. 

La minisérie en sept épisodes diffusée par Netflix le Jeu de la dame suit une jeune héroïne dans sa quête pour devenir la meilleure joueuse d’échecs au monde. Après seulement quatre semaines de diffusion, le Jeu de la dame a créé la surprise en devenant la minisérie la plus regardée sur Netflix - elle a été vue par 62 millions de comptes membres.

La série, adaptée du roman éponyme de l’écrivain américain Walter Tevis, se veut une fiction. Toutefois, elle s’inspire de personnalités, de faits et d’événements réels et montre la difficulté pour une femme d’évoluer dans un monde très masculin et concurrentiel. L’héroïne, une jeune prodige, réussit à se frayer un chemin vers le sommet de la compétition en affrontant principalement des hommes - tout comme aujourd’hui, la Chinoise Hou Yifan est la seule femme présente dans le top 100 mondial de la fédération internationale des échecs. Avant elle, la Hongroise Judit Polgár, dont le parcours remarquable rappelle celui du personnage de la série, est devenue, en 2002, la première joueuse à vaincre le numéro 1 mondial en titre, Garry Kasparov.

D’après les témoignages de Judit Polgár, la réalité de l’époque dépassait la fiction. Elle a récemment déclaré au New York Times que les hommes de la série «étaient trop gentils avec [l’héroïne]». A la fin de ses propres parties, certains de ses adversaires refusaient de lui serrer la main. Pire encore, Garry Kasparov avait déclaré, lorsque Judit Polgár n’était encore qu’une jeune étoile montante, qu’«elle avait un talent fantastique pour les échecs, mais c’était, après tout, une femme. Tout se résume aux imperfections de la psyché féminine. Aucune femme ne peut soutenir une bataille prolongée». La victoire de Polgár contre Kasparov, quelques années plus tard, a dû être une vengeance savoureuse. En 2015, le plus grand joueur du Royaume-Uni, le grand maître Nigel Short, a déclaré que «les hommes sont "câblés" pour être meilleurs au jeu que les femmes», en ajoutant : «Nous devrions accepter avec joie le fait que les hommes possèdent des compétences différentes de celles des femmes, qui les rendent plus aptes à jouer aux échecs à un haut niveau.»

Les temps sont-ils en train de changer ? Le jeune champion du monde actuel, Magnus Carlsen, ne partage visiblement pas ce goût pour le statu quo ; il a déclaré fin novembre au Guardian que «le monde des échecs n’a pas été très bienveillant envers les femmes et les filles au fil des années. Il est certain qu’un changement de culture s’impose». Alors, performances innées ou acquises ? Une action volontariste ou une politique publique ambitieuse pourrait faire évoluer les choses. Dans un récent travail intitulé «Trickle-Down Effects of Affirmative Action : A Case Study in France» («Effets d’entraînement des quotas de genre : une étude de cas en France»), nous montrons que l’introduction d’un simple quota de genre peut faire bouger les lignes. Un tel quota a été introduit dans le championnat de France des clubs d’échecs à partir de septembre 1990. Peu à peu, les clubs des trois premières divisions ont eu pour obligation d’avoir au moins une joueuse par équipe.

Nous disposons aujourd’hui du recul temporel nécessaire pour évaluer les effets de cette mesure volontariste, en utilisant le classement Elo, mesure universelle et assez précise du niveau de la performance de chaque joueur d’échecs. Au sein du championnat, les femmes sont devenues de plus en plus performantes au fil du temps. Le quota a aussi produit des effets d’entraînement au niveau national : les joueuses sont devenues plus nombreuses, et leur part s’est accrue, passant de 6 % en 1986 à environ 16 % aujourd’hui. Cet accroissement de participation est d’ailleurs observé pour tous les âges, de 7 à 77 ans !

Si le classement Elo, cette métrique de la performance échiquéenne, nous permet de comparer les joueuses d’une décennie à l’autre, elle autorise aussi les comparaisons entre les pays. Ainsi, nous parvenons à établir que l’augmentation de la performance et de la représentation des joueuses en France n’est pas due à de simples tendances temporelles, liées au phénomène de l’émancipation économique des femmes. Les chiffres sont éloquents : la France est le pays dont la présence des femmes dans le classement international a le plus augmenté depuis 1990 en Europe de l’Ouest. Enfin, il est important de souligner que leurs performances remarquables ne se sont pas réalisées pas au détriment de celles des hommes. Cette expérience, qui nous offre l’opportunité d’étudier les effets de l’introduction d’un quota de genre dans un environnement très concurrentiel et masculin, prouve donc que les moindres performances des femmes dans le monde des échecs ne relèvent pas de l’inné, et qu’un simple quota de genre peut aider à mater les discriminations !

Sur le tournage de Casablanca


 

 

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