Ahmed et Maître Mô
Au
Guet-apens
Par Maître Mô
Le 12 juin 2011, à 7 h 41.
Lu 298 410 fois (au 21 février 2021)
[Avertissement : ce récit est très (trop) long, il comporte 17089 mots (!), j’en ai conscience, mais je n’ai pas su faire autrement, je ne voyais pas comment vous emmener avec moi là-bas en en supprimant des passages : tant pis (au moins, je peux espérer qu’il vous “fera de l’usage”, comme on dit dans le Nord...) ! J’ai pensé un temps le publier en plusieurs fois, mais j’aurais forcément dû le couper à des endroits qui auraient obligé le lecteur potentiel à attendre la suite, ce que j’ai supposé être désagréable – d’autant qu’il y a plusieurs suites… Bref, donc, le voilà, en un seul tenant. D’autre part, statistiquement et me connaissant, il y a sûrement des fautes, d’accord notamment : je vous prie par avance de bien vouloir m’en excuser… Enfin, il s’agit, plus que jamais, d’un récit subjectif, comme toujours (je ne trompe personne, c’est indiqué au fronton du blog) : certaines considérations sont le reflet de mon ressenti, pas forcément de l’objective réalité, dont je me demande d’ailleurs si, finalement, vieux et vaste débat, elle existe vraiment…]
Ahmed entre dans le box des accusés,
toujours aussi minuscule, particulièrement entre ses deux grands flics d’escorte,
toujours aussi mal fagoté, comme s’il sortait d’un film des années 70, avec sa
masse de cheveux crépus, son costume crème, pantalon pattes d’éléphant et veste
cintrée à larges revers, chemise grise et large cravate à gros nœud, crème et
grise évidemment.
Comme
d’habitude, il a l’air de sourire – ça n’est ni l’endroit, ni le moment, mais
de cela, je ne m’inquiète pas : la Cour et les jurés s’apercevront rapidement
que c’est en fait une mimique, qui ne le quitte jamais, et qui ne signifie
rien, même si parfois, comme maintenant, on aimerait la lui ôter.
Dans
un instant, la greffière va lire l’arrêt qui a renvoyé Ahmed devant la
Cour d’Assises, énumérant ce faisant les charges que la Chambre de l’Instruction
a estimé suffisantes pour qu’il soit accusé d’avoir assassiné sa femme, avec la
complicité de Roger.
Juste après, la Présidente, bien que la procédure française ne le
prévoie pas, lui demandera seulement s’il reconnaît les faits, avant que le
procès, prévu sur trois jours, ne démarre effectivement ; elle sait, comme
moi, qu’Ahmed répondra que non, qu’il est innocent – c’est ce qu’il
affirme depuis son arrestation, trois ans plus tôt.
Je
le regarde, assis en contrebas par rapport à lui, tandis qu’il décline son état
civil, un micro grotesque emmanché sur un fil de fer roulé autour de son cou,
et je serre la main gauche, celle qui est posée devant moi sur le bureau en
bois de la Défense, en m’apercevant qu’elle tremble : Ahmed est
innocent, je le sais depuis trois ans, je le crois – et je suis celui qui doit
le défendre devant la Cour d’Assises : je suis terrifié.
C’est
une chose de plaider un acquittement parce que rien dans le dossier, selon
vous, ou en tout cas aucune preuve formelle ou inéluctable, ne permet de
condamner un homme, parce qu’il y a place au doute, lequel doit profiter à
celui que vous défendez, coupable ou innocent ; c’en est une toute autre d’être
l’avocat d’un homme dont vous êtes totalement persuadé de l’innocence, la « vraie »,
dont vous êtes certain qu’il ne ferait ni n’a jamais fait le moindre mal à
personne, dont vous ressentez, cruellement, lourdement, depuis plusieurs
années, qu’il est victime de ce qui, déjà, ressemble à une erreur judiciaire…
Non pas que, dans les deux cas, vous n’ayez pas en charge sa défense, et ne
deviez pas y consacrer tout ce que vous pourrez ; mais, dans le second, une
peur viscérale pèse sur vous : vous n’avez plus seulement cette obligation de
moyens, mais celle d’un résultat, à tout prix, l’échec serait trop énorme, trop
injuste…
Ahmed est seul, devant la Cour : Roger,
qui devait y être jugé à ses côtés sous la prévention de complicité d’assassinat,
est mort en détention, il s’est mis une nuit à cracher du sang, entre l’arrêt
de renvoi et le procès, l’action publique est éteinte à son encontre – j’aurai
l’occasion de plaider mon espoir qu’il était coupable…
Ahmed comparaît devant une
Présidente qui n’a jamais, depuis deux ans qu’elle exerce cette fonction,
jamais acquitté personne, à l’unique exception du frère d’une victime qui
avait, mais malgré lui, participé à sa mort, et pour lequel l’acquittement
était si évident qu’il avait été requis, avec force, par l’avocat général, lequel
lui avait même présenté les excuses de la société à l’audience – je le sais, j’étais
l’avocat de cet autre homme, de cet autre innocent.
Mais
ça a été la seule fois : la Cour d’Assises, sous cette présidence, hasard ou
main de fer, a, selon la rumeur, condamné strictement tous les autres accusés
qu’elle avait à juger.
Et Ahmed encourt la réclusion criminelle à perpétuité.1
On a retrouvé le corps de Geneviève, l’épouse d’Ahmed, mère de leurs six enfants, un samedi matin, trois ans auparavant, dans le fossé d’une forêt située à quelques kilomètres de leur domicile, la gorge tranchée d’une oreille à l’autre, baignant dans une mare de sang – les gamins qui étaient venus jouer à faire une cabane à cet endroit et ont découvert le cadavre doivent encore en faire des cauchemars…
On s’est immédiatement intéressé au mari, arrêté le jour même : il
ressortait rapidement des premiers éléments de l’enquête que la veille, en
milieu de soirée, le couple, une fois de plus, s’était sérieusement disputé –
le bon terme étant « engueulé », les voisins témoignant que Geneviève
et Ahmed, comme d’habitude, hurlaient tour à tour, s’insultaient
copieusement, et que, comme d’habitude, Ahmed était sorti du domicile en
furie, en claquant la porte après une dernière bordée d’injures croisées,
moitié en arabe moitié en français, « comme
chaque fois qu’il est vraiment en colère » ; peu de temps après, Geneviève
était sortie à son tour, laissant allègrement les six enfants se garder
eux-mêmes, et était partie à pied vers le centre du village, manifestement
ivre, comme souvent, titubant et invectivant les fantômes de la nuit à grands
coups de moulinets dans le vide.
Plus
personne du village ne l’avait jamais revue.
Il
faut dire que Geneviève ne passait pas inaperçue, avec ses cent vingt
kilos et son mètre quatre-vingts, et son incapacité à parler bas et autrement
qu’avec un langage de charretier – le couple, découvrait-on rapidement, était
un peu le phénomène de foire du village, les tendres époux étaient aussi peu
assortis qu’on peut l’être, à la fois physiquement – Ahmed faisait un
mètre soixante et devait peser soixante kilos tout habillé – et moralement – il
ne buvait jamais alors qu’elle passait pour une poivrote, parlait
habituellement gentiment et d’une voix douce, sauf dans leurs crises, et
souriait à tout le monde, s’occupant apparemment à merveille et avec beaucoup d’affection
des enfants, seul la plupart du temps, on les croisait allant en forêt ou au
parc de jeux, joyeusement…
Geneviève et Ahmed ne travaillaient
pas et vivaient des allocations familiales, dans la maison que Geneviève
avait héritée de son père – mort prématurément d’une cirrhose, évidemment.
Ils s’étaient rencontrés au cours d’une ducasse, dix ans
auparavant, et, pour les gens du village, la cause était entendue : lui avait
vu en elle un moyen de se sédentariser, petit et arabe « un bon Arabe, un gentil, hein ; mais
enfin, arabe tout de même » ; et elle, vu ses défauts et son
physique, « euh, pas facile non plus », était
trop contente d’avoir trouvé un homme qui semblait s’intéresser à elle, et s’était
empressée de lui mettre le grappin dessus, d’où mariage six mois plus tard, et
six enfants en neuf ans.
Il
ne s’est jamais trouvé aucun témoin pour penser que ces deux-là avaient pu
réellement s’aimer, les gens sont comme ça, ils pensent que tout peut s’expliquer
logiquement, ou ne le peut pas ; Ahmed soutiendra toujours être tombé
amoureux de Geneviève, et n’avoir jamais cessé de l’être – même le juge
d’instruction le questionnera sur les « raisons » de cet amour
prétendu, à quoi il fera la seule réponse admissible : toutes et aucune, que
voulez-vous répondre d’autre…
Les
gendarmes apprenaient très vite également – c’était un petit village – qu’Ahmed,
à peine sorti de chez lui, s’était directement rendu au café du village, vous
devrez me croire si je vous dis qu’il s’appelait « Au guet-apens »,
tenu par son meilleur et en réalité unique ami, Roger, avec l’aide de sa
femme Monique.
Du témoignage unanime des quelques consommateurs qui se trouvaient
dans l’établissement à ce moment, il ressortait qu’Ahmed était arrivé
furibond, et s’était largement épanché auprès de Roger sur sa salope de Geneviève,
cette grosse vache qui l’avait encore gravement fait chier, et l’avait à moitié
mis à la porte une fois de plus… Comme souvent, car ces témoins avaient maintes
fois assisté à la même scène entre les deux amis, Roger avait abondé
dans son sens quant au peu d’intérêt qu’avait son épouse, tonitruant et
radical, ce d’autant plus qu’il avait déjà bien picolé à cette heure un peu
avancée de la soirée, et, une fois de plus, reproché à Ahmed de ne pas « être un homme », de ne
pas s’en « débarrasser une fois pour toutes », avec
son aide s’il le fallait, « il
n’était pas ancien légionnaire pour rien, bordel de Dieu, et Ahmed, le sourire kabyle ça devait pourtant le
connaître, hop, un coup de lame et on n’en parlerait plus »,
accompagnant ses paroles d’un geste de la main en travers de sa gorge…
Roger s’était servi au moins quatre
grands verres de whisky pendant qu’il prodiguait, en boucle et sur tous les
tons, ces conseils hautement philosophiques, et Ahmed avait bu la même
quantité de… verres de lait, comme toujours, en se calmant progressivement, en
ne disant pas grand-chose.
De
guerre lasse, et parce que les invectives de Roger finissaient par
couvrir le son de la télé, les habitués étaient rentrés chez eux, laissant les
deux hommes à leurs projets de massacre, sans en croire évidemment, pas plus
cette fois-là que les autres, un traître mot : paroles d’ivrogne de cette grande
gueule de Roger, ancien militaire ne ratant jamais une occasion de le
clamer haut et fort, voilà tout.
Sauf
qu’évidemment, cette fois-ci, les gendarmes ne pouvaient pas être du même avis.
Ils le pourraient encore moins, après avoir procédé, vers midi, à
l’interpellation de Roger, qu’ils trouvaient ronflant en travers du lit
conjugal, encore ivre de la veille, et incapable dans l’immédiat de s’expliquer
de façon cohérente sur sa fin de soirée, mais surtout en procédant à l’audition,
avant la sienne donc, de son épouse Monique, laquelle indiquait en
substance avoir entendu, d’en haut, étant couchée tôt, Ahmed arriver
dans le café, et son mari vociférer pendant un moment, puis n’avoir plus rien
entendu, avoir supposé que les deux hommes discutaient en bas, s’être endormie,
et avoir été réveillé dans la nuit par Roger qui venait se coucher, très
manifestement ivre, en marmonnant « putain
j’lai fait, putain j’l’ai fait », avant de tomber sur le matelas la
bouche ouverte et tout habillé.
Avait-elle regardé l’heure ? Oui, il était dans les trois heures
sur le radio-réveil, même qu’elle s’était demandé, dans un demi-sommeil, ce qu’ils
avaient bien pu foutre et se dire pendant tout ce temps en bas, Ahmed
était arrivé vers vingt-et-une heures. Était-elle certaine des mots employés
par son mari ? Absolument, elle lui avait même demandé « Quoi, qu’est-ce que t’as fait ? », mais en
vain, il était trop ivre pour répondre. Confirmait-elle que les vêtements que
portait Roger étaient ceux qu’il avait hier soir ? Oui, il ne s’était
pas changé, il n’aurait pas su…
À
sa connaissance, Roger possédait-il une arme ? Oui, un pistolet
démilitarisé, hors d’état de marche, et un couteau de combat, avec un poignet
américain en guise de manche : souvenirs de la Légion, ils étaient emmaillotés
dans un linge, dans un carton avec les anciens effets militaires de son mari,
au grenier. On pouvait voir ? Bien sûr, il n’y avait qu’à la suivre…
Trois gendarmes avaient accompagné Monique au grenier, l’avaient
vue ouvrir un carton, en retirer un linge roulé, qu’elle leur avait tendu : « C’est là-dedans ». L’adjudant-chef,
ganté, avait déroulé le tissu, et découvert un pistolet sans percuteur… Et rien
d’autre, pendant que les sourcils de Monique se faisaient circonflexes… « Bon, il n’est pas là, le couteau… On va faire
une perquisition, si vous êtes d’accord ? »
Vingt
minutes plus tard, l’un des militaires découvrait, en bas, au-dessus du grand
frigo qui se trouvait juste derrière la salle du café, emballé dans un sachet
plastique un couteau de type poignard, dont la poignée était constituée d’un
poing américain en métal, et dont la lame faisait vingt-cinq centimètres, une
lame crantée…
Non,
Monique ne s’expliquait pas ce qu’il faisait là, ni non plus pourquoi on
l’avait manifestement lavé récemment, puisqu’il y avait encore de l’eau sur l’arme
et dans le sachet…
On
avait placé Roger en garde à vue, en dégrisement pour l’instant, Monique
aussi, et, au vu de ces premiers éléments, on avait évidemment placé sous
scellés le couteau, d’une part, les vêtements de Roger, comportant des
traces de boue sur les chaussures et le pantalon, rien d’autre de visible, d’autre
part on était évidemment parti chercher Ahmed.
Les
gendarmes, assez contents je suppose, à ce stade, de constater que l’enquête
allait être facile, s’étaient ensuite rendus au domicile de Geneviève et
d’Ahmed, et y avaient trouvé ce dernier en train de préparer le repas du
midi pour la marmaille et pour lui.
Ils
l’avaient arrêté.
Une
perquisition avait été immédiatement effectuée, au cours de laquelle on avait
saisi ses vêtements de la veille, encore jetés en boule au pied du lit, l’un de
ses éternels costumes démodés, bleu celui-ci, ainsi que les chaussures qu’il
portait. Il y avait de la boue sur elles et son pantalon, pas d’autres taches
suspectes apparentes.
On
avait interrogé les plus vieux des enfants, qui avaient confirmé la dispute de
leurs parents la veille, entendue depuis leurs lits, les départs de leur père
puis de leur mère, confirmant aussi que ça arrivait souvent, et que ça se
terminait souvent de la même façon, leur père partant dans ces cas-là au
Guet-apens, chez Roger, leur mère allant marcher dans le village ou s’asseoir
sur un banc de la petite Place du Marché, ou d’autres fois prenant la voiture
familiale pour aller faire un tour et « calmer ses nerfs ». Non, ils
n’avaient pas entendu leur père rentrer, ils dormaient. Oui, parfois maman n’était
pas encore rentrée le lendemain, ces fois-là : il lui arrivait de trouver
refuge chez sa sœur, qui n’habitait pas très loin, et d’y rester, au moins la
journée suivante – ils supposaient que c’était encore le cas aujourd’hui, et je
plains le gendarme qui avait dû les contredire – peut-être qu’il ne l’avait pas
fait, d’ailleurs, laissant ce soin aux services sociaux, mandatés sur le champ
pour prendre en charge les enfants…
Ahmed, qui bien sûr demandait aux
gendarmes ce qui se passait, avait été informé de l’assassinat de son épouse ;
sa réaction était consignée par écrit, parce qu’il n’en avait pas eu d’apparente,
s’étant contenté de ne rien dire, son éternel rictus de sourire sur la face, et
n’avait posé aucune autre question, ni laissé échapper aucune larme ou aucune
attitude de chagrin…
On
l’avait interrogé, et pas dix minutes, évidemment, sur son emploi du temps de
la veille : il avait confirmé en tous points la dispute, avec une importante
précision : elle l’avait même griffé dans le cou, dans l’engueulade, en faisant
un geste comme pour lui mettre une claque – et effectivement il portait une
petite griffe, récente, à la base du cou ; l’arrivée chez Roger, la
discussion animée contre son épouse, des mots, comme d’habitude, Roger s’en
prenait à elle verbalement, la vouait aux Gémonies, et ça réconfortait Ahmed,
qui ne l’avait pas facile avec elle, elle buvait beaucoup, elle l’insultait
souvent, elle ne faisait rien à la maison, mais qu’il continuait pourtant à
aimer, ne serait-ce que parce qu’elle était la mère de ses enfants ; ensuite,
les deux hommes s’étaient calmés, avaient continué à discuter de tas de trucs,
puis Ahmed était reparti chez lui, bien certain d’ailleurs que comme d’habitude,
sa femme n’y serait plus. Non, il était sobre, il ne buvait jamais. L’heure ?
Il ne savait pas trop, il devait être minuit/une heure, mais il n’avait pas
fait attention, il disait surtout cela parce que c’était l’heure de fermeture
habituelle du café de Roger, maximum, sinon il se fait sermonner par Monique.
Oui, il était rentré directement.
Non,
bien sûr que non, mille fois non, il n’avait pas tué sa femme, ni aidé Roger
à le faire, ni été aidé par lui : tout ça, c’était des paroles en l’air,
maintes fois répétées, jamais appliquées ; et puis, pour quoi faire, Mon Dieu ?
Si Ahmed l’avait voulu, il aurait pu très facilement divorcer ; pour
tout dire, il avait, six mois plus tôt, consulté une avocate, qui lui avait
confirmé que compte tenu de l’attitude de Madame, non seulement le divorce ne
poserait pas problème, mais il obtiendrait sûrement la garde des enfants, dont
il s’occupait si bien. Il n’avait pas donné suite, parce qu’il voulait donner
une chance à Geneviève : certainement pas pour la tuer six mois plus
tard, sans aucune raison donc…
Avait-il
été question d’un couteau, la veille, entre les deux hommes ? Non. Roger
lui en avait-il montré un ? Non. Ahmed savait que Roger en
possédait un, une arme impressionnante, il l’avait déjà vu, une fois que Roger,
ivre comme souvent, braillard sur son passé militaire comme toujours, l’avait
exhibé devant lui et d’autres, au bistrot ; mais hier soir, pas du tout.
Roger, enfin entendu, taux d’alcool
redescendu, confirmait en substance lui aussi le déroulement de la soirée ; il
affirmait qu’au départ d’Ahmed, il avait fermé le café, bu encore un ou
deux verres devant la télé, traîné un peu pour ce qu’il s’en souvenait, rangé
trois conneries, sans bien se souvenir ni de ses faits et gestes, ni de l’heure,
puis avait dû finir par aller se coucher. Était-il sorti ? Non, pas qu’il se
souvienne, ou alors pour aller pisser, peut-être. Non, en aucun cas en voiture
– heureusement d’ailleurs, il était rond comme un Polonais.
Son
épouse ayant confirmé qu’il s’était couché vers trois heures du matin, et Ahmed
étant parti entre minuit et une heure, comment pouvait-il expliquer être resté
seul de deux à trois heures en bas, à ne rien faire ? Il ne le pouvait pas, il
ne souvenait pas de grand-chose, il avait dû glander, ranger des trucs…
Et,
bien sûr et surtout : savait-il par hasard où était son couteau ? Ah, oui ! D’accord,
il voyait bien où le gendarme voulait en venir ! Bon, il ne s’en souvenait pas
tout à l’heure, mais puisqu’il lui en parlait, ça lui revenait : à un moment il
était parti au grenier, regarder ses souvenirs militaires, comme ça, par
nostalgie alcoolisée – il avait même, là-haut, coiffé son béret ; il se
souvenait avoir pris son couteau en main ; il ne se souvenait plus bien de la
suite, mais il se pouvait qu’il ne l’ait pas rangé ensuite… L’avait-il lavé ?
Non, pas qu’il se souvienne… Ah, il était plein de flotte ? Alors, c’est qu’il
avait dû le faire…
Évidemment
non, il n’avait pas tué ni aidé à tuer Geneviève, ils étaient fous ? Il
n’aurait d’ailleurs pas été en état, même si l’idée lui avait sérieusement
traversé l’esprit… Il y a un monde entre dire des conneries avec un pote
malheureux, et les faire, non ?
Voilà
en substance comment les choses se présentaient au départ, dans les quelques
heures ayant suivi la découverte du corps.
1. Le meurtre est l’acte
de donner volontairement la mort, puni de trente ans de réclusion. L’assassinat est
un meurtre aggravé par la préméditation ou… le guet-apens.
SUITES DE L’ENQUÊTE – L’INSTRUCTION
Les
constatations techniques, d’abord.
De l’examen du corps, on retirait d’une part, que l’autopsie et
les expertises médicales subséquentes, entomologique notamment, permettaient de
situer assez précisément la mort autour de deux heures du matin, à plus ou
moins une demi-heure ; d’autre part, que l’examen minutieux de la plaie, de la
largeur de chaque marque ayant dentelé la blessure qui avait déchiqueté la
gorge de la malheureuse, rendaient compatible avec le crime l’utilisation du
couteau de Roger, « ou
de toute arme présentant exactement les mêmes caractéristiques de largeurs de
lame et de dents ».
Par
ailleurs, il était établi que le coup fatal avait été unique, porté avec force,
l’entaille était très profonde, par une personne se tenant derrière la victime
et lui ayant maintenu la tête d’une main en l’égorgeant de l’autre, il semblait
impossible à l’expert qu’une déchirure aussi rectiligne et franche puisse avoir
été causée de face ; or, ce geste ayant été effectué de droite à gauche, il
était l’œuvre d’un gaucher, et d’un gaucher par ailleurs de grande taille,
comme la victime : la plaie était horizontale, et les traces de sang, ainsi que
les prélèvements sur les genoux du pantalon de celle-ci, excluaient qu’elle ait
été à genoux ou allongée lors de l’acte fatal.
Enfin,
le corps ne comportait aucune lésion de défense ou de traînage ; et la victime
avait sous les ongles une minuscule croûte de sang, d’une part, et un fil de
tissu bleu, d’autre part.
Ahmed était droitier, Roger
gaucher. Ahmed était petit et malingre, Roger grand et costaud.
La particule de sang sous un ongle de la victime s’avérait être celui d’Ahmed,
mais Geneviève l’avait griffé pendant la dispute. Le fil de tissu s’avérait
provenir du costume qu’Ahmed portait la veille : Ahmed supposait
qu’elle le lui avait arraché dans le même geste, ou un autre ; on lui
objecterait qu’il était peu plausible que ce fil soit resté tout ce temps sous
l’ongle de la défunte, et on lui ferait reconnaître par ailleurs qu’il ne
portait pas sa veste lors de leur altercation, et qu’il serait étonnant que ce
fil provînt de son pantalon…
Le
corps et les habits ne comportaient soit pas d’ADN tiers, soit pas de traces
exploitables.
Les
constatations matérielles, ensuite.
De
l’examen du couteau, on retirait l’évidence, savoir qu’il avait été lavé dans
les quelques heures précédant sa découverte, et pas seulement à l’eau, mais à
l’eau et au savon ; mais aussi qu’il restait dessus, dans la fente entre le
manche et la lame, un infime résidu microscopique d’une matière organique,
impossible à mieux identifier ou à analyser finement, une particule de chair
qui ne « parlerait » pas, et qu’il serait notamment impossible de
dater ; sur le manche figurait l’ADN de Roger, uniquement.
Roger expliquerait que ce couteau
avait déjà servi, par le passé, sur des volailles notamment, et, plus
anciennement encore, qu’il avait « fait la guerre », avec lui, et
avait par exemple aussi servi à l’époque à se graver le « x » qui
figurait sur l’un de ses avant-bras…
De
l’examen des taches sur les vêtements des trois personnes concernées, on
retirait qu’elles ne comportaient pas de sang, à part évidemment sur ceux de Geneviève,
laquelle avait très abondamment saigné, plus que vraisemblablement, aux dires
des experts, en projetant beaucoup de sang autour d’elle ; mais qu’en revanche,
la boue qui maculait tant les trois paires de chaussures que les trois bas de
pantalons était exactement la même, et c’était également la même que celle
prélevée sur le lieu de la découverte du corps.
La
même également que celle que l’on avait retrouvée sur les tapis de sol,
conducteur et passager, du véhicule de Roger, dans lequel on avait par
ailleurs, côté passager, retrouvé également l’ADN d’Ahmed.
Mais
il avait plu la veille dans la journée, et les deux hommes s’en tiendraient à
leurs premières explications, en indiquant, pour Ahmed être sorti à pied
et avoir marché jusque chez lui, pour Roger peut-être avoir été uriner
devant son café – et de toute façon être sorti plusieurs fois le jour même,
pour des courses diverses ; ils soutiendraient que la boue retrouvée sur leurs
habits ne pouvait que provenir de là.
Je
demanderai sur ce point au juge d’instruction une expertise comparative de la
gadoue pouvant être prélevée un jour de pluie devant le Guet-apens, ainsi qu’à
différents endroits du trajet jusque chez Ahmed, avec celle des
vêtements, et avec celle du fossé : l’expertise ferait ressortir des
similitudes entre l’ensemble des prélèvements, et établirait en substance d’une
part, que la même terre était présente à chaque fois, mais que dans le fossé et
sur les vêtements, on ne trouvait pas, en plus, même si en proportions
moindres, d’autres composantes, de pollution notamment, en revanche présentes
sus les chaussures des mis en examen et devant chez eux...
Des
analyses avaient également été effectuées sur les ongles et les mains des deux
suspects, sans résultats.
Enfin,
un appel à témoins avait été lancé dans la presse.
En
effet, la route traversant la forêt dans laquelle on avait découvert le cadavre
était très fréquentée, même de nuit, et peut-être surtout de nuit, les
vendredis et samedis soir : elle était le seul chemin entre différents
villages et villes de la région et la plus grosse ville proche, siège des
restaurants du coin, mais également vers la frontière toute proche – la
Belgique étant pour les jeunes Français frontaliers une sorte d’Eldorado de
discothèques et boîtes de nuit en tous genres.
Comme
on savait par ailleurs que l’endroit précis du crime, situé à six kilomètres du
centre du village, était trop éloigné pour qu’on y soit, victime comme auteurs
supposés, venu sans au moins un véhicule, et que par ailleurs le crime avait
été commis sur place, vu la quantité de sang retrouvée à l’endroit même et
l’absence de toute trace exploitable aux alentours, impliquait deux personnes
debout, grandes et fortes, dans un fossé profond seulement de soixante-dix à
quatre-vingts centimètres, l’on se disait qu’une telle scène, qui s’était
vraisemblablement déroulée à côté d’un véhicule garé tout à côté le long de la
route et du fossé, pouvait avoir été aperçue et remarquée des automobilistes
passés par là à ce moment.
Et
on avait raison.
L’appel
à témoins avait été lancé une dizaine de jours après les faits, et trois
témoins s’étaient manifestés presque aussitôt : comme attendu, deux jeunes
gens, qui effectivement pour l’un, partait rejoindre des amis « en boîte »,
et pour l’autre, était la passagère avant d’une voiture roulant dans l’autre
sens, revenant d’une soirée chez des amis citadins : mais également une
personne plus âgée, qui revenait quant à elle d’une journée de brocante, au
volant d’une camionnette.
Tous
trois avaient en tout cas vu la même chose, cette nuit-là, entre une heure et
deux heures trente, sans pouvoir être plus précis : un gros véhicule type 4×4,
aucun ne pouvant l’identifier plus avant, de couleur probablement blanche, en
tout cas claire, était garé sur le bas-côté de la route, dans le sens « village
vers la ville ».
Ils
étaient tous certains de la couleur et du sens de marche, car ses phares
étaient allumés, c’est même ce qui avait attiré leur attention, faute de quoi
ils n’auraient probablement fait qu’apercevoir une masse sombre en passant –
tous avaient pensé soit à un besoin pressant du conducteur, soit à un ivrogne
ayant du mal à rentrer, motifs supposés du stationnement de la voiture à cet
endroit désert.
La
voiture de Roger était un Range Rover crème. Tous trois, sur photos, ne
pourront l’identifier formellement, mais aucun ne l’exclura non plus.
En
outre, le jeune conducteur, dont l’attention était, il est vrai, accaparée par
la conduite, indiquait n’avoir vu personne devant (dans les phares) le
véhicule, ou derrière ; la passagère de la seconde voiture, elle, pensait, sans
en être certaine, avoir aperçu, derrière la voiture, donc dans la nuit, deux
silhouettes, penchées sur le fossé, l’une légèrement plus grande que l’autre –
c’est elle qui avait pensé à un type en train de vomir ; enfin, et surtout, le
chauffeur de la camionnette, lui, avait ralenti, arrivé à la hauteur du
véhicule, sans but précis, juste « pour voir », estimant être passé
de ce fait en deux ou trois secondes : lui indiquait, formellement, avoir vu la
même scène que la jeune fille (et il datait son passage à la même heure à
quelques minutes près), à savoir deux silhouettes tournées vers le fossé et la
forêt, une petite et une plus grande ; mais il était aussi certain d’avoir
aperçu un troisième personnage, debout dans le fossé, un peu à côté des autres,
et dont il n’avait donc vu que le haut du corps – suffisamment pour indiquer
qu’il lui avait semblé plus corpulent que les deux d’en haut ; selon lui, il
tendait les bras devant lui à ce moment-là, comme si les deux autres devaient
l’aider à remonter ; il avait poursuivi sa route en pensant à trois fêtards
dont l’un s’était soulagé à cet endroit.
Le
témoignage de la jeune fille était très imprécis, et elle ne savait notamment
pas estimer l’écart de taille entre les silhouettes entraperçues, elle
décrivait seulement une impression ; celui du brocanteur amateur, en revanche,
était beaucoup plus affirmatif, et correspondait à merveille à la thèse de
l’accusation, évidemment.
Ce
témoignage a été maintenu, avec force et assurance, tout au long de la
procédure ; l’homme ne pouvait reconnaître les protagonistes de la scène
qu’il disait avoir vue, mais était en revanche certain de sa description, il
s’agissait d’un membre de cette catégorie de témoins qui sont résolument
affirmatifs, et ne se posent aucune question – notamment pas celles de savoir
si, dix jours après un fait qui pour lui était parfaitement anodin, après une
dure journée commencée tôt, et après surtout avoir lu, il le reconnaîtrait plus
tard, les journaux locaux le lendemain du crime et les jours suivants, journaux
qui décrivaient, avec moult détails, la découverte du corps, la nature du
crime, et les mises en examen des deux suspects, il ne lui semblait pas étrange
de n’avoir pas cru devoir appeler immédiatement les gendarmes, pour ce qui
était un témoignage évidemment capital, et si par ailleurs son témoignage ne
pouvait pas, inconsciemment au moins, résulter plutôt de ce qu’il avait lu, que
de ce qu’il aurait effectivement vu, de nuit, en très peu de temps…
Roger et Ahmed avaient continué à nier toute participation aux
faits pendant toute l’instruction, confrontation et reconstitution, à laquelle
ils refusaient de participer1, incluses.
Leur
personnalités respectives avaient été passées au crible, sans éléments
notables, à part, tout de même, pour Roger, les éléments militaires, où
figuraient certains antécédents de violences, qui avaient fini par entraîner
son éviction de l’armée : saoul, Roger pouvait frapper fort, y compris
un sous-officier ; ça n’en faisait évidemment pas un assassin, les deux hommes
étant pour le surplus sains d’esprit, sans amoralité particulière ni traits de
caractère anormaux – de toute évidence, Ahmed était plus passif et
effacé, Roger plus démonstratif et colérique, c’était tout.
Ni Roger,
ni Ahmed, n’avaient de mobile, en tout cas apparent – en particulier,
l’avocate consultée par Ahmed avait été interrogée, et avait confirmé ce
qu’il avait indiqué sur le potentiel divorce, potentiellement aisé. Aucune
assurance-vie n’avait été prise pour Geneviève, sa mort ne rapportait
rien à personne.
Ahmed niait avec la même constance
auprès de moi, et je le croyais – il pleurait, parfois, en évoquant Geneviève,
et en me disant qu’il ne lui aurait fait aucun mal, même si elle pouvait être
chiante, ne serait-ce que pour une raison pour lui sacrée : lui en faire,
c’était évidemment blesser ses enfants, les priver de leur mère ; et il adorait
ses enfants, le fait de ne plus les voir était ce qu’il y avait de plus
douloureux pour lui, sa cellule était tapissée de leurs photos… Je le croyais.
Totalement.
Je ne suis pour autant pas plus crétin qu’un autre2 : on ne pouvait pas, objectivement, dire que le
dossier était vide, il existait évidemment des éléments chargeant les deux
hommes, mais, je l’exposais souvent à Ahmed, chargeant à mon sens en
réalité beaucoup Roger, et lui-même beaucoup moins – et Ahmed
jurait l’avoir laissé dans son bistrot, seul, deux heures avant le crime, sans
évidemment savoir ce qu’il avait pu faire…
Dans
ces cas-là, lorsque nous abordions ce sujet, sa passivité, relevée par les
experts, m’exaspérait : il comprenait ce que je disais, évidemment, mais il
connaissait bien Roger, il ne le voyait pas commettre le crime, encore
moins sans raison, rien ne le prouvait vraiment, il refusait de l’accuser, il
refusait que le moindre soupçon à son égard puisse provenir de ses déclarations
; il m’enjoignait de le soutenir et de soutenir son innocence, certes, mais
m’interdisait dans le même temps de le faire en « chargeant » son
ami. Je le comprenais, mais je rageais, parce que j’étais persuadé désormais
que Roger avait tué son épouse, sans doute dans un brouillard éthylique
de guerrier, histoire probablement de « montrer qu’il en avait » en joignant
l’acte à la parole, et d’aider ainsi, avait-il dû croire, son ami passif…
J’étais
d’autant plus frustré et mécontent de ne pas pouvoir avancer dans cette voie
que Roger, lui, avec l’aide de son conseil, ne se gênait désormais
absolument plus à la fin de l’instruction, aidé il est vrai par une détention
provisoire à laquelle plusieurs demandes de libération n’avaient pas réussi à
mettre fin, pour mettre expressément en cause son « ami » Ahmed,
sentant bien je suppose que les éléments de l’enquête l’impliquaient, et
présumant qu’il fallait un autre coupable à tout prix – et après tout, lui
aussi avait perdu Ahmed de vue pendant toute la fin de la soirée, sans
que personne ne puisse dire ce qu’il avait fait…
Il
le faisait lourdement, par ses déclarations et par des lettres au magistrat
instructeur, en balayant par exemple la ressemblance de la voiture vue par les
témoins avec la sienne d’un revers de phrase : la nuit, les voitures se
ressemblent toutes, et les témoins pouvaient se tromper, évoquant le break
possédé par Ahmed, lui aussi de couleur claire ; quant au couteau, il
était facile de s’en procurer un n’importe où, et même de faire exprès d’en
acheter un qui présente les mêmes caractéristiques que le sien, histoire de
mieux le faire accuser si l’occasion se présentait un jour…
Je
fulminais, et ce genre d’accusations (que pourtant il me brûlait d’inverser… On
voit toujours le dossier par les yeux de son client), lors d’une dernière
confrontation sur des points de divergence mineurs, avait donné lieu à une passe
d’armes assez rugueuse entre l’avocat de Roger et moi-même – sous l’œil
je suppose amusé du juge, qui nous avait largement laissés déverser nos biles
respectives avant d’intervenir…
Restait
un écueil, de taille à mes yeux : si réellement l’un des deux hommes, avec un complice
tiers, ou les deux hommes, avai(en)t pris part au crime, comment
avai(en)t-il(s) fait, en pleine nuit, pour trouver la victime, d’une part, et
l’emmener, apparemment sans violences, jusqu’à l’endroit où elle devait trouver
la mort, d’autre part ?
L’on
répondait à cette question par le témoignage des aînés des enfants d’Ahmed,
confirmé par certains témoignages des voisins et d’autres de l’enquête de
personnalité : Geneviève, en cas de dispute, partait souvent s’asseoir
sur un banc, sur la place du village, où même il était arrivé qu’on la trouve
endormie, en été ; tous les habitants le savaient, et si c’est bien ce qu’elle
avait fait la nuit du drame, ce que tout semblait indiquer (les enfants
n’avaient pas entendu la voiture démarrer, les voisins l’avaient vue partir à
pied, sa sœur, évidemment interrogée, ne l’avait pas vu arriver chez elle ce
soir-là), alors chacun des deux hommes savait où la trouver – l’enquête avait
permis d’interroger aussi les riverains de la place, qui n’avaient rien vu, ni Geneviève
ni aucun des deux hommes, mais ça ne faisait que prouver qu’ils n’avaient rien
vu, bien sûr…
Je ne parvenais pas, pas plus que l’avocat de Roger, à
obtenir la libération d’Ahmed, et je ne parvins pas plus à obtenir qu’un
non-lieu soit prononcé à son encontre, au bénéfice du doute, c’est à dire plus
juridiquement à ce stade de l’absence de charges suffisantes le concernant ;
j’avais interjeté appel de l’ordonnance de mise en accusation rendue par le
magistrat instructeur3 mais la Chambre de l’Instruction avait, sans
réelle surprise même si je m’y étais battu, rendu un arrêt confirmant le renvoi
d’Ahmed et Roger devant les juges criminels.
Et puis, coup de théâtre pour moi, alors que nous attendions,
désormais, l’audiencement de notre affaire devant la Cour d’Assises, Ahmed
m’apprit, lors d’une visite, que Roger était mort, en cellule – les deux
hommes n’étaient pas détenus dans la même maison d’arrêt, mais radio-prison
fonctionne à la vitesse de l’éclair entre tous les lieux de détention d’une
même région4 . Il ne serait donc jamais jugé, et Ahmed
se retrouvait le seul accusé de l’assassinat de Geneviève…
Il
est forcément de mauvais ton de se réjouir de la mort d’un homme, et pourtant,
tout à la passion avec laquelle je me battais pour l’innocence d’Ahmed,
je crois bien que c’est ce que je fis, en convainquant Ahmed que,
désormais, rien ne s’opposait plus à ce que les soupçons que je concevais à
l’égard de feu son ami soient exprimés, largement exprimés... Je ne crus pas
mes oreilles en l’entendant refuser encore, dans un premier temps, au nom de sa
mémoire, au nom du respect dû à Monique. Cette fois, j’explosai, en lui
hurlant que Roger, là où il était, non seulement ne pouvait plus rien
dire, mais encore n’en souffrirait pas trop, et que Monique ne serait
peut-être pas d’accord, mais qu’un moment de honte passe plus vite qu’une peine
de réclusion criminelle, et qu’elle-même d’ailleurs ne savait rien de la
culpabilité de son mari… Je sommai Ahmed d’oublier ses pudeurs et sa
noblesse, et de me laisser dire ce que j’aurais à dire sur ce point – et,
enfin, il finit par être d’accord.
Je
tentai une chose inédite, en vue de l’audience qui désormais approchait :
j’écrivis à l’avocat adverse, en lui demandant avec la plus grande solennité,
si jamais il avait pu recueillir, dans le secret de leurs échanges, des aveux
de Roger, de m’autoriser à solliciter de nos Bâtonniers respectifs la
levée du secret professionnel qui scellait en principe sa bouche, et de me
permettre dans ce cas de le faire citer à comparaître à l’audience, pour qu’il
en témoigne, et vu l’enjeu, ni plus ni moins que la vie d’un autre homme…
Il
me répondit par une lettre d’injures, en m’y affirmant que jamais Roger
ne lui avait avoué quoi que ce soit, ayant toujours au contraire protesté de sa
totale innocence, mais que même dans le cas contraire, jamais il n’aurait
accepté d’en témoigner, pour l’honneur de l’épouse de son client, et pour le
sien : imaginais-je un instant sans déraisonner qu’il aurait soutenu son client
pendant deux ans dans ses dénégations, pour ensuite se couvrir de ridicule en
avouant à la fois sa culpabilité et, partant, sa parfaite connaissance de ces
mensonges ?...
J’ignore
si réellement Roger ne lui avait jamais rien dit. Si c’est le cas, je ne
lui demandais évidemment pas d’inventer des aveux, même pour sauver mon client,
je suis avocat, pas délinquant ou complice de délinquant. Simplement, il aurait
dans ce cas pu me le dire gentiment.
Et
j’espère que ce que je crois, à savoir que Roger-la-grande-gueule, c’est
une expression ici non injurieuse, avait très bien pu se confier, est faux ;
parce que si j’ai raison, mon confrère a eu à mes yeux très, très lourdement
tort, et qu’à sa place, je n’aurais moi pas hésité un quart de seconde. Qu’on
le juge et qu’on me juge, chacun en pensera ce qu’il voudra.
1. Et je salue le gendarme de forte corpulence qui ce jour-là, sous des
trombes d’eau m’ayant coûté un costume, a “joué” le rôle de la victime, en
restant allongé un bon quart d’heure dans le fossé détrempé et plein de boue...
Pour s’apercevoir ensuite, au milieu d’un fou-rire général, qu’un animal,
manifestement de forte taille, avait aussi laissé autre chose à l’endroit du
crime, dont son uniforme était désormais couvert, et dont l’odeur était
insoutenable : dur métier...
2. Ce point est actuellement l’objet de féroces discussions entre
moi-même et moi-même… [
3. C’est l’acte final de
la procédure d’instruction, celui, établi par le juge d’instruction, après
réquisitions du parquet et, désormais,
observations de la défense, qui vise la totalité des éléments à charge,
toujours, et à décharge, plus rarement bien qu’en principe obligatoirement,
suffisant pour permettre qu’un homme soit jugé par une cour d’assises ; c’est
un acte extrêmement important, d’autant plus que c’est le premier qu’on lira aux
jurés, en tout début d’audience, celui qui leur fera découvrir l’affaire qu’ils
vont juger ; ce devrait être, légalement, un historique de l’affaire et un listing
des éléments à charge et à décharge, présentés comme tels ; c’est le plus
souvent un récit rédigé comme un jugement de condamnation – je ne jette pas la
pierre aux magistrats, l’exercice est très délicat, et la frontière entre
“preuves de culpabilité” et “charges
suffisantes” pour envoyer l’homme se faire juger très ténue ;
en tout cas, on ne peut pas à la fois clamer son innocence et ne pas faire
appel de cet acte, même si l’évidence dit que des charges, il en existe, même
si elles sont discutables... Ce qui sera l’objet du procès, mais du procès
seulement, qui aura donc bien lieu... Il arrive souvent qu’un homme se dise
innocent, mais n’ait pourtant pas fait appel de la décision du juge, se privant
d’une possibilité, si infime soit-elle, de ne pas être jugé : ces situations
sont souvent accablantes pour lui, pour la thèse de l’innocence : les avocats
doivent faire extrêmement attention à ne pas l’y placer...
4.
Il n’y a qu’un magistrat pour croire
qu’il suffit de séparer physiquement deux détenus pour qu’ils ne communiquent
pas entre eux ; l’information circule mieux et plus vite entre deux maisons
d’arrêt qu’à l’air libre, par le biais des transferts de détenus, et,
maintenant, des portables, notamment... Oui, et des échanges entre avocats,
aussi, parfois
L’AUDIENCE
Voilà, en tout cas, les principaux éléments que la Cour d’Assises va maintenant devoir soupeser, pour décider de la vie d’un homme, et affirmer, ou pas, qu’Ahmed a, avec préméditation, tué sa femme, ou au moins participé à son meurtre.
Voilà tout ce que je connais par cœur, et dont chaque détail me
hante et m’effraie, en regardant ce petit bonhomme suranné se tenir dans le box
des accusés, debout devant ses douze juges, en l’écoutant décliner son état
civil de sa voix étonnamment grave pour sa taille, puis, après lecture de
l’arrêt de renvoi par la greffière, dans un silence solennel, répondre à la
question de la présidente par les deux phrases simples dont nous avons convenu
: « Je suis innocent. Je n’ai pas tué ma femme ».
Bien,
Ahmed, je le sais, que tu es innocent. Ça me fait mal au ventre, tant je
le sais. Il faut juste que j’arrête de trembler, et on y va, on se bat, tiens
bon…
Ça
a été trois jours d’audience vraiment éprouvants – ils le sont toujours, devant
une cour d’assises, mais là tout spécialement, à la fois parce que, selon moi
en tout cas, la présidente, seule juge parmi les juges à avoir lu le dossier,
instruisait très à charge, ce qui impliquait maints incidents et une vigilance
de tous les instants, nécessitant d’être constamment sur la défensive et de
rectifier sans cesse tel ou tel élément, de compléter telle ou telle lecture
trop partielle, et partiale… Et à la fois parce que j’avais un adversaire,
l’avocat général, particulièrement fin et actif, lui aussi, qui, objectivement,
est parvenu plusieurs fois à mettre Ahmed en difficulté, en pointant
telle ou telle contradiction, en ironisant parfois ou au contraire en l’amenant
doucement à se contredire, un peu, sur un point de détail, un élément annexe (par
exemple, s’il aimait Geneviève, pourquoi ces disputes, pourquoi ce
projet de divorce ? Ah bon, on peut aimer et divorcer ? Ah… Mais alors… On peut
sûrement aussi aimer et tuer, non ?...) ; mais aussi parce qu’Ahmed,
même sans les assauts conjoints des deux magistrats, ne s’y est pas très bien
comporté.
Il
répondait souvent de façon évasive, fuyante, toujours assez laconique, parfois
même en ayant l’air un peu absent, un peu non concerné, ce qui évidemment n’est
pas une excellente façon de convaincre juges et jurés, qui l’ont sous les yeux
en permanence pendant tout ce temps…
Nous avions passé des dizaines d’heures ensemble, à préparer cette
audience, je m’étais fait avocat général, j’avais anticipé toutes les
possibilités de questions, toutes les difficultés potentielles, je le croyais
prêt. J’avais tort. Il ployait manifestement, non pas sous le poids du fond du
dossier, qu’il ne pouvait pas mieux maîtriser, même avec un langage auquel il
manquait quelques mots pour que tout soit parfait, mais sous le stress, la peur
de l’audience, la honte d’être là, sous les regards d’inconnus en charge de
décider de son avenir, la peur des accusations réitérées contenues dans chaque
question, auxquelles il fallait pourtant répondre en « se tenant » le
mieux possible… La peur. Même et surtout celle de mal faire ou dire… Je ne
souhaite à personne d’avoir un jour à se défendre devant une cour d’assises,
c’est un « exercice » d’une absolue difficulté.1
Et
pire : à plusieurs reprises, il a même menti, sur des détails évidemment, et
tout aussi évidemment parce que sur le moment, la réponse inventée lui semblait
plus adaptée, oubliant le dossier et parfois même la logique, sous ce qui ne
pouvait être que l’effet de ce terrible stress, tant ça le desservait : par
exemple, voilà que soudain il portait la veille des faits un costume marron, et
non plus bleu, de sorte que la particule de fil bleu trouvée sous un ongle de Geneviève
ne l’accusait pas…
Ce point n’avait pourtant jamais fait débat, il savait aussi bien
que moi, son accusateur ou la présidente, qu’il portait bien un costume bleu,
mais il avait à la fois oublié et occulté, il voulait trop se défendre – et à
la troisième reprise, la présidente s’était tournée vers moi, son avocat, pour
me demander d’insister auprès de lui, de le « ramener à un peu de bonne foi », dans
son intérêt, parce que là, elle renonçait, et j’avais effectivement dû le faire
pour qu’enfin il s’en « souvienne »… Évidemment, on tentait de
rattraper l’impression désastreuse produite par ce mensonge idiot, on demandait
doucement : « Ahmed, pourquoi avez-vous menti, à l’instant,
contre l’évidence, alors que vous n’avez jamais contesté ça ? – Ben, je sais
pas… – Vous avez peur ? – Ben oui… », mais c’était avec des
sabots et une tenue de scaphandrier, et trop tard…
Je l’ai déjà raconté ailleurs je crois2, d’ailleurs pour en rire après coup, mais, sur une de
ces tentatives de sauvetage, j’allais, ainsi, me vautrer complètement – pour
avoir oublié deux des règles fondamentales du pénaliste dans un procès : ne
jamais poser de question dont on n’est pas certain de connaître la réponse ;
et, si malgré tout c’est une autre réponse qui vient, être prêt à rebondir comme
si c’était celle qu’on attendait…
Ahmed venait de s’embrouiller totalement, pendant un bon quart d’heure,
en répondant à une série de questions de l’avocat général sur son emploi du
temps de la veille, inversant les étapes, modifiant le motif de la dispute avec
Geneviève, décalant l’heure du couchage des enfants, prétendant être
sorti le premier : catastrophe, le genre de moment après lequel l’avocat
général s’assied, après que tout a été rectifié d’après les procès-verbaux et « sous le contrôle de la défense », avec un
grand sourire repu… Le même que celui de la présidente qui, ensuite, vous
demande alors si vous avez vous-même des questions sur ces différents points…
Je fis mine de n’en avoir aucune, puis me ravisai, d’un air savamment calculé
pour sembler las et désolé d’enfoncer une porte ouverte : « Oh, si, allez, Madame le Président, une seule…
Ahmed, nous sommes aujourd’hui un peu moins de trois ans après la
journée pour laquelle vous venez de tout confondre… Une journée qui, je le
rappelle, était a priori pour vous comme les autres, et dont vous n’aviez aucun
motif de vous souvenir particulièrement au départ… Bon, alors, dites-moi un
peu, voyons… Pouvez-vous me dire ce que vous avez fait, tiens, il y a exactement
trois ans, jour pour jour, soit en date du xxx ? Que portiez-vous comme habits,
qui avez-vous vu, y-a-t-il eu une autre dispute avec votre épouse ? »...
Vous
l’aurez compris, il s’agissait évidemment, un peu minablement d’ailleurs mais
que faire d’autre, de lui faire dire qu’il était incapable de me répondre, et
de démontrer qu’il ne s’en souvenait pas, qu’il était impossible de s’en
souvenir aussi longtemps après, ce qui pouvait expliquer ses erreurs…
Et là, Ahmed s’est relevé dans le box, a semblé réfléchir
quelques secondes, et puis m’a répondu, l’abruti : « Le xxx ? Ah, oui, je m’en souviens très bien,
c’était la fête du village. J’avais mis mon costume gris, et avec Geneviève
et les enfants on a été acheter des fleurs. On ne s’est pas disputés, c’était
une belle journée. Le midi, on a mangé des… » Je
l’ai interrompu d’un geste, je me suis tourné vers la présidente, et j’ai dit,
comme si c’était une évidence et qu’on comprendrait un jour l’intérêt de tout
ça : « Ah ! » Je
crois bien qu’elle était proche du fou-rire en me demandant si j’avais d’autres
questions, j’ai fait signe que non en me rasseyant le plus dignement possible…
Bref,
trois jours d’audience exténuants, au terme desquels d’une part, Ahmed
était « mal passé », souvent, pendant que mes relations avec la
présidente s’étaient progressivement tendues ; mais, d’autre part, pendant
lesquels, aussi, j’avais vu les jurés prendre de nombreuses notes, s’intéresser
beaucoup au cas de l’absent, Roger, dont je voulais tellement qu’il ait
tort, pendant lesquels aucun aveu n’avait été effectué, ni aucun flagrant délit
de mauvaise foi ou de mensonge commis sur l’essentiel des faits, les éléments
fondamentaux – et, je le martèlerais bientôt comme un bûcheron, toujours
strictement aucune preuve formelle n’avait été rapportée…
Les
débats furent clos en fin de matinée, le troisième jour, pour laisser place aux
réquisitions, plaidoiries et délibéré, l’après-midi.
Comme
souvent, d’ailleurs incapable de manger, je demandai leurs avis à la greffière
et aux policiers d’audience, et je fus conforté malgré tout : comme moi, ils
pensaient que mon client était mal ressenti par les jurés, mais comme moi, ils
trouvaient que le dossier restait fragile, le concernant en tout cas. Bon. Je
me laissai enfermer dans la salle, et repris, une dernière fois, un à un, tous
les éléments que j’allais plaider tout à l’heure – la peur, dans ces
moments-là, devient soudain physiquement douloureuse ; tout le fruit de
l’expérience de l’avocat est d’arriver, au fil des audiences, non pas à atténuer
la douleur, mais à s’en faire une alliée, à la canaliser pour tenir, concentré
à l’extrême, jusqu’à la prise de parole, puis à la seconde s’en libérer totalement,
toute l’énergie partant dans les mots… On ne sent qu’on va y arriver
pleinement, un peu, ou pas, que quelques secondes avant d’avoir la parole. Là,
je bossais, bien inutilement puisque je savais tout par cœur, mais pour ne pas
penser.
1. Faites le test, sans faire semblant de vous défendre d’un faux crime :
aux assises, l’examen de la personnalité commence par une déclaration spontanée
de la personne, censée à cet instant retracer exhaustivement sa vie, depuis
l’enfance jusqu’à aujourd’hui. Essayez de le faire, seul, face à une glace ; si
plus de trente phrases vous viennent, peut-être alors ne vous reprocherait-on
pas de dissimuler certaines choses, d’édulcorer, d’oublier des pans entiers de
votre existence. Mais je suis bien certain que vous n’aurez même pas trente
phrases. Un autre exemple, que tous les avocats connaissent encore mieux : vous
avez violé une gamine ou un gamin, vous l’avez reconnu, et il est là, à la
barre, devant vous. Essayez de “bien” répondre, en imaginant le silence et le
regard des jurés, en sus de celui de votre victime, à cette question du
président, qui viendra à coup sûr : “Madame,
Monsieur, vous êtes là, devant cet enfant, vous avez reconnu lui avoir fait du
mal... N’avez-vous rien à lui dire ?” La réponse interdite est
“Non”, sauf à passer pour un monstre insensible. Je vous laisse en tenter
d’autres, audibles par des jurés…
2. Marie, ma Chère mémoire de blog, si tu retrouves où ..?
PARTIE CIVILE – RÉQUISITIONS
J’eus une bonne surprise, à la reprise, vers quatorze heures : ma consœur, constituée partie civile au nom de l’administrateur ad hoc1 des enfants, absents de l’audience, plaidant la première, fit part à la Cour, d’une part, de ce que les aînés des enfants, conscients et informés de ce qui se passait, ne croyaient pas leur père coupable ; plus exactement, ne le croyaient pas capable d’un tel acte – et qu’il leur manquait…
Et, d’autre part, de ce qu’« en conscience », à l’issue des débats, et n’étant pas là
pour accabler ou accuser, mais pour représenter six petits êtres qui avaient
perdu leur mère, et dont l’intérêt était la vérité sur ce drame, non pas un
coupable à tout prix, elle conservait quant à elle un doute sérieux sur la
culpabilité d’Ahmed ; elle concluait en se soumettant par avance au
jugement de la Cour et des jurés.
Elle
ne m’avait rien dit, même si évidemment pendant trois jours nous avions
beaucoup parlé : je la regardai se rasseoir, elle me rendit mon regard ;
j’espère qu’elle a pu y lire ce que je pensais : il y avait de la noblesse, et
une grande honnêteté morale, dans ce qu’elle venait d’oser dire, à la place qui
était la sienne.
L’avocat général fut beau joueur avec elle : bien que se
retrouvant soudain face à deux adversaires, car le doute est évidemment son
ennemi absolu, et sachant le poids vraisemblable de l’opinion des enfants sur
les jurés, il ne l’accabla pas, et indiqua simplement en introduisant son
propos, à mon avis très habilement, qu’il respectait totalement le ressenti des
enfants – mais que bien sûr, ni lui-même, ni la cour, ni les jurés, ni la
société, n’étaient, eux, les enfants perdus d’Ahmed, adorant leur père,
qui leur manquait tant ; et que, si l’on pouvait comprendre dès lors qu’entre
la justice et leur père, ils aient choisi leur père, lui, et « nous tous », ne
pourrions pas, ne pourrions jamais, faire ce choix : Ahmed était coupable,
et tout l’accablait, bien au-delà de sa propre piètre défense de lui-même…
Il fut excellent. Il raconta comment, il y a trois ans, un crime
était arrivé. Il rappela d’abord les faiblesses de caractère d’Ahmed, « son profil psychologique pâle, en faisant un
petit homme soumis, qui empilait les exactions et les carences de son épouse,
ce n’était pas faire injure à sa mémoire que de dire ce qui était, comme l’eau
d’une bouilloire vient lentement à ébullition… Pour ralentir le moment où il
faudrait que la vapeur sorte, ou bien que l’instrument explose, il y avait les
disputes, répétitives, lassantes, de plus en plus fréquentes, devant lesquelles
il fuyait, comme ce soir-là ; et il y avait Roger, l’exutoire, le seul
ami, devenu un modèle, l’exhortant à réagir, Roger le violent,
l’alcoolique, qui considérait qu’Ahmed ne serait pas un homme tant qu’il
n’aurait pas enfin levé la main sur Geneviève… Voilà pour le contexte,
voilà pour le décor, voilà pour le mobile – oh, qui n’en était pas un, pas au
sens propre, il le concevait bien ; mais dans combien de crimes y-a-t-il,
particulièrement crime de sang, particulièrement plus ou moins passionnel, de
mobiles objectifs, tangibles ? »
Le mobile d’Ahmed, c’était l’exaspération. L’explosion de
la bouilloire. Et voilà ce qui s’était passé, preuves à l’appui, parce que le
récit qu’il allait faire maintenant correspondait en tous points avec chaque
détail matériel du dossier : « Ils
se disputent, elle ne le griffe pas du tout à ce moment-là, personne pas même Roger
n’a vu la griffe après, et Ahmed ne l’a pas exhibée, alors même qu’il
était remonté à bloc contre Geneviève ; pas plus qu’elle n’arrache le
minuscule fil de son costume bleu, celui retrouvé en boule et maculé le
lendemain, faute de quoi le fil serait tombé entre-temps de l’autre ongle de la
défunte, et Ahmed ne portait évidemment pas sa veste chez lui, pourquoi
et comment voulez-vous que le fil vienne du pantalon ? Elle sort du domicile,
et sous ses ongles, il n’y a rien.
Elle va s’asseoir, probablement aussi un peu cuver et fulminer, à
sa place habituelle, sur un banc à l’écart, sur une place déserte à cette
heure-là, les riverains sont devant la télé ; Ahmed met sa veste,
maintenant, et sort à son tour, il va pleurer chez Roger ; a-t-il déjà
l’intention de tuer Geneviève ? Non, probablement pas, on ne le lui a
pas encore si fortement suggéré. Roger est ivre et le sera de plus en
plus, et les deux accusés initiaux comme les témoins confirment qu’il pense à
un geste violent, qu’il le répète, qu’il, écoutez bien cela, qu’il décrit le
crime exact qui va être commis deux heures plus tard, un « sourire kabyle », au couteau cranté ; les
témoins partent, les deux hommes sont seuls, Ahmed est à bout, Roger
ivre et surexcité, comme, dans son passé, lorsqu’il a déjà agi violemment ; il
n’y a pas de raison pour qu’Ahmed parte avant que Roger se
couche, aucune, rien ne l’attend, et il risque même de retrouver Geneviève
; non, il reste, et Roger, monté dans les tours, n’a pas d’autre raison
d’aller chercher son couteau, soudain, en pleine nuit, que de le montrer à Ahmed,
et que de décider, avec lui, de s’en servir, pour le libérer, pour lui prouver
ce qu’est un homme, un vrai. Il va, ou ils vont, chercher l’arme.
Juste avant ou juste après, ils décident ce qu’ils vont en faire :
la préméditation commence là.
Ils savent où se trouve probablement Geneviève, n’oubliez
pas qu’elle est partie avant Ahmed, qui sait qu’elle est à pied, et
souvenez-vous des témoins, tout le monde connaît le banc où cette femme s’isole
souvent, dans les mêmes circonstances ; on monte à bord du véhicule de Roger,
ce véhicule blanc de type 4×4, dont l’accusation attend encore que la défense
lui dise s’il en existe un seul autre similaire dans toute cette affaire, et
que trois témoins, pas un, pas deux, trois, identifieront à deux mètres de la
scène de crime, et où l’on retrouvera, l’expert vous l’a dit, sans possibilité
d’erreur, l’ADN d’Ahmed côté passager, et de la boue, la même que celle
du fossé, un peu partout, dedans et dehors ; on s’en va chercher Geneviève,
et malheureusement pour elle on la trouve, sur son banc ; on lui ment, on veut
faire la paix, peu lui importe, mais elle monte avec les deux hommes, qu’elle
connaît parfaitement, et donc sans violences ni contrainte – et si ce n’est pas
eux, comment expliquer qu’aucune, aucune trace de défense ou de violence n’ait
été retrouvée sur la malheureuse ?
On roule, on l’emmène vers la forêt, et on se gare rapidement, à
un endroit jugé désert, il n’a pas fallu plus de quelques minutes – le véhicule
est dans le bon sens, on n’a pas fait demi-tour avant, elle se serait demandé
pourquoi ; on va aller vite, on ne prend pas la peine d’éteindre les phares, et
peut-être que les deux hommes, les deux assassins, poussent leur victime
dehors, peut-être que tous trois descendent sous un prétexte quelconque, mais
ce qu’on sait, parce que des témoins l’ont dit, et que des témoins, dont rien,
strictement rien, ne permet de mettre la parole en doute, l’ont vu, c’est qu’un
instant après, Geneviève est dans le fossé, eux sont côte à côte devant
elle, au bord, et qu’elle fait un geste vers eux pour tenter de remonter…
La suite, la terrible suite, personne ne la voit, mais tous les
éléments matériels du dossier nous la racontent : les deux hommes descendent à
leur tour, leurs bas de pantalons porteront la boue du fossé, leurs chaussures
en seront pleines ; Ahmed maintient Geneviève, qui sait
maintenant qu’ils lui veulent du mal, qui a peur, qui se débat, sans doute une
seule fois ; elle griffe Ahmed au cou, elle arrache une fibre de la
veste que, désormais, il porte ; mais il est déjà bien trop tard : Roger
est derrière elle, Roger le gaucher qui lui tranche la gorge avec son
poignard, de la droite vers la gauche, en la maintenant en arrière ; le sang de
l’innocente gicle, mais Ahmed s’est éloigné, et Roger, derrière
elle, n’en est pas éclaboussé. Elle tombe. Elle est abandonnée dans ce fossé
boueux, comme une carcasse de chien.
Les deux assassins remontent dans la voiture, où ils laisseront un
peu de boue ; Roger dépose Ahmed chez lui, je le sais car je sais
qu’il ne marchera pas, ou très peu, sur la route, où d’autres substances
auraient collé aussi, en plus de la même boue, à ses semelles, pas plus que Roger
n’y marchera, garant quelques secondes après son véhicule devant le Guet-apens,
et rentrant immédiatement chez lui avec l’arme du crime, qu’il s’empressera de
laver, et pas seulement à l’eau, comme un collectionneur qui aurait voulu en
ôter la poussière, mais comme un assassin, qui veut en ôter toute trace de son
forfait – pas assez bien, cependant, vous vous en souviendrez, pour qu’une
infime quantité de la chair de Geneviève ne s’y trouve encore ; et même
cette affirmation n’en est pas une, mais bien une certitude démontrée, parce
que s’il s’était agi là d’un résidu plus ancien, comme a feint de le supposer Roger,
le datant à plusieurs années, alors celui-ci aurait été décomposé, et aurait,
évidemment, disparu.
Roger roule l’arme dans un sachet, je pense que c’est celui dans lequel
il l’avait emportée, pour qu’elle soit abritée des regards ; et il va se
coucher, devoir accompli, courage de l’ivrogne assouvi. Tout ceci a pris du
temps, bien plus que de ranger trois verres dans un café désert : Monique,
malheureuse Monique qui m’écoute, assise là-bas, et se rend enfin à
l’évidence, je le vois, est réveillée par son mari, et constate qu’il est trois
heures ; surtout, elle l’entend dire à plusieurs reprises « Putain, je l’ai fait », en boucle…
De quoi parle-t-il donc avec tant d’insistance, dans son
demi-sommeil d’alcool, Ahmed ? Du rangement du comptoir ? Non, vous
savez comme moi, n’est-ce pas, de quoi il parle, votre ami Roger, qui
vient de tuer, avec vous et pour vous… »
L’avocat
général sera aussi implacable sur ses convictions qu’il l’avait été sur ce
récit : pour lui, Ahmed, qui n’était pas ivre, avait accepté en parfaite
conscience la proposition de Roger, et au mieux, en était plus coupable
encore ; au pire, il avait peut-être pu penser que Roger ferait un
coupable idéal, le dédouanant du même coup, même s’il concédait ne pas pouvoir
prouver cela…
Il
terminera, après d’autres considérations sur les règles d’administration de la
preuve, l’attitude d’Ahmed à l’audience, sa froideur y compris le jour
même devant les gendarmes, d’autres encore, mais je n’écoutais plus car j’étais
en fureur, par expliquer que la partie civile, tout à l’heure, s’en était
rapportée à la décision que prendraient les juges, et avait aussi parlé de
l’amour porté par Ahmed à ses enfants ; il demanda aux magistrats et aux
jurés de dire, avec lui et selon sa conviction, étayée par toutes les preuves
du dossier, que cet amour n’existait pas, ou avait cessé d’exister, ce soir-là,
il leur demanda de dire aux enfants qu’Ahmed, en commettant ce crime,
avait non seulement privé Geneviève de sa vie, mais ses enfants de leur
mère, les ayant à jamais privé de cet amour ; il leur demanda de le condamner à
trente ans de réclusion criminelle.
1. Les mineurs ne peuvent se représenter eux-mêmes en justice, n’en ayant
pas la capacité légale. En principe, leurs représentants légaux sont leurs
parents. Mais bien souvent, ceux-ci ne peuvent exercer ce rôle, étant eux-mêmes
accusés, comme ici pour leur père, ou bien parce qu’on estime qu’ils ont manqué
à leur devoir, le cas type étant la mère qui a recueilli des dénonciations de
faits incestueux, mais n’a rien fait : dans tous ces cas, on nomme un
administrateur ad hoc (“A cette fin”), association de protection de l’enfance
ou Conseil Général, lequel mandate un avocat, pour les représenter dans
l’instance en cours et faire valoir leurs droits.
PLAIDOIRIE
Un temps de silence, puis j’eus, enfin, la parole – et ma voix
tremblait, mais plus de peur à présent, mais de colère : « Prouvez-le ! »,
criai-je presque, attrapant d’un coup toute l’attention de la salle. « Prouvez votre histoire. Ne dites pas que les
preuves recueillies peuvent correspondre à votre histoire : dites qu’elles la
démontrent, de façon certaine. Et si ça n’est pas le cas, cessez de tenir cette
histoire pour vraie. » Et je plaidai, près de trois
heures.
Je
suppose que ça ne se fait pas, de dire de soi-même qu’on a été bon ; je ne le
fais presque jamais, parce que je ne le ressens presque jamais, je suis plutôt
du genre à toujours penser que ça aurait pu être mieux, que ça aurait dû
l’être. Mais là, franchement, je sais que j’ai été bon – je l’ai senti dès la
première seconde, et ça n’a jamais diminué, pendant tout le temps que je
plaidais, qui pourtant était long.
« Bon »,
aux assises, on peut y apporter les nuances qu’on voudra, mais ça veut surtout,
et peut-être seulement, dire une chose – comme d’ailleurs pour tout le pénal :
ça signifie « convaincant ».
Et je sais que je l’étais, parce que, au-delà du silence, au-delà
de l’attention des jurés, que je n’ai jamais vue diminuer, malgré les minutes
et les heures qui passaient, au-delà de la maîtrise que j’avais de mon
discours, ce jour-là, j’étais profondément convaincu de l’innocence d’Ahmed,
de sorte qu’en réalité je ne plaidais pas, je n’ai d’ailleurs pas eu une seule
fois recours à mes notes ou au dossier ; en fait, je défendais Ahmed
comme s’il avait été mon frère, et avec autant de sûreté que si j’avais assisté
moi-même au déroulement de ces heures qui avaient entouré le drame : je ne
plaidais pas, je savais que ce
que je racontais était vrai.
J’ai
tout repris, à nouveau, et deux fois : une première, parce qu’une piste pouvait
toujours s’envisager, celle de coupables tiers, jamais identifiés, repartis
comme ils étaient venus, que le hasard aurait mis sur la route de Geneviève
ce soir-là ; non, je n’y croyais pas vraiment non plus, mais, dis-je aux jurés,
l’un de vous peut-il me jurer sur la tête de ses enfants ou de ses parents que
ce n’est pas arrivé, que ce hasard n’était pas survenu ? J’avais moi
l’impression que personne n’en prendrait le risque, et ce motif d’acquittement
me suffisait en lui-même.
Mais
au-delà, je repris, surtout, l’ensemble des éléments, sans en laisser aucun de
côté, au soutien de la thèse qui me paraissait la plus vraisemblable, la plus
logique, la plus simple, celle qui, comme celle de l’avocat général, recoupait
toutes les charges du dossier, ou en tout cas n’était formellement contredite
par aucune, et pour autant n’impliquait en rien Ahmed : moi aussi, j’avais
mon histoire, et la mienne aussi tenait debout, celle évidemment d’un crime
commis par Roger seul, après le départ d’Ahmed, et sans qu’il ne
le sache.
D’abord, le mobile : « Néant. Rien n’indiquait qu’Ahmed, calme, pondéré, qui ne
buvait pas, ait réellement été à bout, ce soir-là ou un autre, ni moins encore
qu’il ait eu quelque bonne raison que ce soit de passer à l’acte – pour quoi
faire ? Encourir perpétuité aux Assises ? Alors que, et il le savait, on le lui
avait dit, un divorce, facile, lui était possible – si réellement c’est bien ce
qu’il voulait… Car, en outre, je le croyais, moi, lorsqu’il parlait de son
amour pour Geneviève, et qui était-on pour juger de cela, qui serais-je
moi pour trouver que tel ou tel couple dont l’un des membres était dans cette
salle était mal assorti, incompréhensible par moi, et pour décider d’autorité
qu’en conséquence, le véritable motif de cette union ne pouvait être
sentimental ? Qu’est-ce qu’on savait de cette chose-là ? J’affirmai qu’il n’y
avait aucun mobile, ni humain, ni rationnel, aucune explication cohérente à ce
qu’Ahmed soit en quoi que ce soit mêlé à la mort de sa femme – et qu’on
ne me parle pas de sa pseudo absence de réaction, le lendemain, qui ne
signifiait ni ne prouvait rien, chacun dans un cas semblable en aurait une,
différente – ou apparemment pas du tout, j’avais tout vu en ce domaine, en
fréquentant cette salle d’audience notamment… »
La griffure, très légère, que portait Ahmed au cou, et le
fil bleu sous l’ongle ? Je dis que j’étais persuadé que cela s’était passé
comme il l’avait dit, lors de l’engueulade ; je dis que « l’avocat général avait écarté cette
possibilité d’un revers de manche au nom d’un seul facteur : la logique
apparente et raisonnable – le pire ennemi de l’historien, et être juge au
pénal, avocat aussi d’ailleurs, c’est prétendre être l’historien d’un moment de
vie précis. Et que cette logique-là, c’était en fait une probabilité,
seulement. Je ne parlais pas de la griffe, vraiment infime, qui pouvait
parfaitement avoir été causée par un geste de colère ou une tentative de gifle,
comme Ahmed l’avait toujours dit, alors que le couple était encore chez
lui – et qu’avait décrit d’autre l’accusation, en transposant seulement le même
geste à deux heures plus tard, sans le justifier en rien ? Mais oui, le fil
avait logiquement plus de chance de provenir de la veste que du pantalon, il
était moins probable que la main de Geneviève ait effleuré celui-ci que
cette saloperie de veste de costume, vu la scène décrite ; et alors ? On allait
condamner un homme pour ça ? Parce qu’il était « plus probable » que ? Avait-on démontré, sans erreur
possible, la main à couper, que ce fil bleu venait bien de la veste, et en
avait été arraché lors du crime ? On avait effectué des tests sur la durée de
vie d’une particule de coton sous un ongle ? Quelqu’un était-il capable
d’affirmer qu’une heure avant la dispute, Geneviève n’avait pas déplacé
la veste de son époux, en y prélevant ce qui deviendrait la preuve accablante,
la prétendue seule preuve de la présence physique d’Ahmed sur les lieux
de l’assassinat ? »
Ici j’avais pris un petit risque : « Regardez tous vos ongles, très soigneusement,
maintenant ou en délibéré, et vérifiez s’il ne s’y trouve pas une petite saleté
quelconque, trois fois rien ; demandez-vous ensuite, s’il y en a, d’où elle
vient, quand votre doigt l’a ramassée... Si vous vous apercevez qu’elle vient
de chez vous, demandez-vous encore si c’était ce matin, dans la nuit, hier… » La
Logique, l’apparence, étaient les ennemies de cette salle, n’avaient rien à y
faire, s’opposaient, par leur faiblesse, à la rigueur nécessaire que contient
le mot « preuve » : de preuve, nous avions celle que la main de Geneviève
avait à un moment touché un élément du costume porté ce jour-là par son mari ;
en aucun cas celle de ce que c’était arrivé à deux heures du matin, point
barre. Il y avait mille explications possibles, mais une seule, autre que celle
de l’accusation, me suffisait.
« D’ailleurs, on n’avait pas recherché l’ADN d’Ahmed sur les
vêtements de Geneviève, parce qu’on estimait qu’il était probable qu’on
en trouve, mais que ça ne signifierait rien, le couple vivant ensemble et ayant
eu des contacts toute la journée : comment ce fil infinitésimal, dès lors,
pouvait-il ne pas suivre la même voie, en tant que preuve, celle de la poubelle
?
Que restait-il ? Deux choses, en tout et pour tout – et l’absence
d’éléments plus tangibles, plus nombreux, plus pertinents, était en elle-même,
bon sang, un élément à décharge : quoi, pas de sang, du tout, sur l’homme qui,
selon l’accusation, est à la fois tellement proche de Geneviève qu’elle
le griffe et lui vole une parcelle de tissu, et tellement loin que, malgré les « giclées » de sang, souvenez-vous, c’est
le terme que l’expert a employé, causées par la blessure, il n’en reçoit rien,
pas une goutte, pas même sur les chaussures ? Nous venions de parler de logique
: qui, ici, admettra cette logique-là, la tolérerait une seconde s’il
s’agissait de l’accuser, lui, avec ce type de fondements ?
Il ne restait déjà plus que deux choses : les taches de boue sur
les chaussures et le bas de pantalon, et les trois témoins qui… Ah, non,
pardon, je dis les trois témoins, mais c’est stupide, je cède moi aussi, comme
l’a fait sur ce point Monsieur l’avocat général tout à l’heure, à la facilité
du manque de rigueur – et je le réentends à cet instant vous dire qu’il n’y
avait pas un, pas deux, mais trois témoins… Ce qui, s’agissant d’Ahmed,
est faux, archi-faux : UN témoin, peut-être et au plus. Oui, souvenez-vous : le
jeune homme n’a vu personne, seulement la voiture ; la jeune femme a vu… Deux
silhouettes, pas trois, jamais, rien d’autre : deux silhouettes, côte à côte,
l’une « un peu plus petite » que l’autre – or Ahmed est petit, tout petit, très petit ;
pas « un peu » plus petit que Roger ou que Geneviève, beaucoup
plus petit ; et puis, on parle là de silhouettes entraperçues : s’il s’agissait
d’Ahmed, fin et sec comme un clou, cette autre différence, de largeur
cette fois, avec Roger ou Geneviève, ne l’aurait-elle pas
également frappée ? Je dis que cette jeune femme a seulement vu Roger et
Geneviève côte à côte, je dis que rien ne s’oppose dans ce témoignage à
ce que je le dise, j’affirme que si cette personne a vu deux, et non pas trois
silhouettes, c’est qu’il n’y en avait que deux ! Disposez-vous ici encore de la
moindre preuve contraire ?
Oui, bien sûr, le témoignage du brocanteur. Tellement sûr de lui.
Tellement fiable que ce témoignage, donc en réalité unique, puisqu’il est le
seul à avoir vu trois personnes, est tenu d’office pour absolument vrai par le
parquet, tandis que, nécessairement, celui de la jeune femme est lui sujet à
caution, elle a forcément mal regardé, elle était plus distraite, ou ses yeux
portent moins loin la nuit, passons : elle en tout cas n’a vu personne dans le
fossé, mais comme c’est ennuyeux, elle a seulement probablement mal vu…
Et si c’est le brocanteur qui a mal vu ? Si par exemple, et ça
expliquerait pourquoi, en apprenant le crime dans la presse le lendemain, il ne
fait apparemment pas le rapprochement, et ne se précipite pas chez les
gendarmes, alors que le rapprochement est évident, il n’a effectivement vu au
départ que deux silhouettes, ou pour ce que j’en sais aucune, même, pourquoi
pas ? Et que ça n’est qu’en découvrant dans le journal qu’il était censé y avoir
trois protagonistes que son cerveau, à l’insu de son plein gré comme disait l’autre,
a inventé la troisième silhouette ? Oh, je sais, il a dit qu’il n’avait pas été
voir tout de suite les gendarmes car les articles décrivaient une victime dans
le fossé et deux assassins « présumés » arrêtés, soit exactement ce qu’il avait vu, de sorte qu’il avait
pensé qu’on n’avait pas besoin de lui. Soit, même si un coup de fil n’est pas
cher et permettait d’en être certain, je veux bien, je ne veux pas accabler ce
Monsieur. Et si, vous avez vu les photos de la reconstitution, nous sommes dans
une forêt, le fossé la borde et est plein de souches et de branches : et si la
silhouette en retrait était une branche ou un buisson, dans le noir, après une
journée de seize heures, et dans la lumière de phares ?
Et si, allons plus loin, je vous dis qu’à nouveau, la fameuse
logique contredit totalement ce témoignage ? Et qu’à mon sens, je détiens la
preuve qu’il est erroné, et, je le pense sincèrement, en réalité le probable
mirage d’une auto-suggestion effectuée a posteriori ? Ou si pas la preuve, car
je n’ai pas cette charge, moi, au moins un sacré élément de réflexion… Vous
vous souvenez de son témoignage, précis et carré ? Deux hommes en haut du
fossé, une autre silhouette dedans, un peu sur le côté, et… Attendez… Comment
ça, « un peu sur le côté » ? Effectivement, en passant sur
la route, en parallèle à la ligne formée par les deux silhouettes côte à côte
en haut du fossé, il était impossible, strictement impossible, à cet homme, de
voir une autre silhouette en contrebas et exactement devant eux, ils auraient
fait rempart à sa vue avec leurs corps : la victime, il n’a pu la voir que sur
le côté, suffisamment d’ailleurs pour qu’elle se distingue d’eux dans la nuit
mal éclairée… Mais alors, quand diable cette scène, dont je n’ai trouvé aucune
trace dans l’histoire racontée tout à l’heure par Monsieur l’avocat général,
a-t-elle bien pu se produire ? On supposera, encore, que la victime soit tombée
ou ait été jetée dans le fossé, et qu’elle demande à remonter… Et que font nos
deux imminents assassins ? Ils ne se placent pas en face d’elle, mais à côté,
et ils regardent tous deux joyeusement on ne sait pas quoi, droit devant eux,
dans le noir de la forêt, en attendant que le temps passe ?...
Cet homme, je l’affirme, ne peut pas avoir vu une telle scène.
Mais allons encore un peu plus loin, et réglons définitivement le
sort de ces témoignages, non pas pour vous prouver qu’ils sont faux, mais
simplement d’une fragilité extrême, défiant même décidément la logique : nos
trois témoins, leurs véhicules n’avaient pas de moteurs ?
Oui, cette absence de bruit indiquant leur arrivée à hauteur de la
scène de crime serait la seule explication rationnelle et logique au fait
qu’apparemment, les deux personnes au bord de la route n’en ont pas été
effrayées, et n’ont pas du tout cherché à se dissimuler, même pas en se
baissant…
Ou alors… Si, il existe une explication logique : ces deux
personnes étaient ivres, de sorte qu’ils ne prenaient plus garde au passage des
voitures, et n’avaient pas spécialement au surplus de motif de se cacher –
parce qu’éventuellement, rien encore n’était arrivé.
Ahmed ne boit pas. Et il n’était pas là. Et Roger, car c’était
lui, tuera Geneviève, car c’était elle, quelques instants plus tard, en
l’ayant poussée d’abord dans le fossé, en sautant dedans pour l’égorger, puis
en repartant, toujours seul.
Non, je ne peux, ni n’ai à le prouver ; mais c’est en cohérence
avec ce que l’on sait – et vous ne pouvez pas me prouver que ça s’est passé
autrement.
Quant à la boue, ultime élément prétendument à charge, vous avez,
comme moi, entendu les conclusions de l’expert : la boue, dans le village et
sur la route, est la même, partout ; vous vous souvenez de sa longue audition,
et des questions posées : c’est vrai, sur les prélèvements réalisés à
l’intérieur du village, on trouvait dans cette même boue d’autres composants.
Sur cet élément, dont je rappelle que c’est la défense qui l’a sollicité, pas
l’accusation, qui ne s’y intéressait pas à l’origine, cette même accusation
voudrait que tous les échantillons retrouvés dans cette affaire ne proviennent,
exclusivement, que du fossé fatal, puisque tous ne comportaient que la boue, et
pas les éléments de pollution supplémentaires. Mais vous vous souvenez de mes
questions, et des réponses de l’expert ? – Se peut-il que les prélèvements
d’échantillons aient « raté » ces éléments supplémentaires ? – Oui, on prélève sur un
centimètre carré, le centimètre carré voisin pouvait en contenir, c’est le cas
de tous les prélèvements scientifiques, sauf à analyser tout le matériel dont
on dispose, ce qui est rarement ordonné, trop long, trop cher. – Pouvez-vous
nous rappeler la date à laquelle les échantillons de boue ont été prélevés dans
le village ? – Oui, c’est le yyy, un mois à peu près après les faits. Et pour
anticiper votre question suivante, Maître, oui, il est parfaitement possible
que les grains de pollution retrouvés ce jour-là résultent d’un phénomène
postérieur à la date du crime ; il y a eu je pense trois prélèvements, tous le
long de la voie principale du village, celle qui conduit du débit de boisson au
domicile de la victime : il a suffi par exemple du passage récent d’un camion…
La voilà, la preuve accablante de la boue, le voilà, le lien fatal
entre nos personnages : une énorme fragilité, pas même un fil de soie, que je
casse à volonté en dix endroits, faute pour l’accusation de s’être donné les
moyens d’accuser correctement – en ayant fait par exemple réaliser les
prélèvements le jour même…
Des preuves ? Quelles preuves ? Ce n’est pas le couteau d’Ahmed,
ce n’est pas la voiture d’Ahmed, si tant est d’ailleurs que ça ait été
ceux de Roger – même cela n’est pas démontré…
Des preuves ? Il ne vous reste rien. Vous n’en avez, strictement,
aucune. »
Ce récit est terriblement long, je vais vous épargner mes autres
développements, notamment sur ce que doit être la preuve, et qui doit la
rapporter, l’innocence et le doute, et son comportement à l’audience, aussi, la
difficulté de témoigner, la difficulté de se défendre, et plus encore après
trois ans de détention, lorsque forcément on n’a plus grande confiance en la
justice… Ce qu’était Ahmed selon moi, c’est à dire un brave homme ayant
porté le poids de la culpabilité du crime, parce qu’il l’avait provoqué, bien
malgré lui, mais qui aurait été incapable de l’envisager un instant, et n’avait
d’ailleurs aucune raison de le faire…
Je terminai, la voix mal en point, et le cerveau et le cœur guère
en meilleur état, sur l’avertissement aux jurés,
qu’on allait leur lire dans un instant, ce texte magnifique, qui leur dirait
une fois encore, la dernière, qu’ils devaient se forger une intime conviction,
c’est à dire, seuls et pour eux-mêmes, leur demandait « de chercher, dans la sincérité de leur
conscience, quelle impression ont faite, sur leur raison, les preuves
rapportées contre l’accusé, et les moyens de sa défense » ;
c’est à dire, soyons simples, de condamner si, et seulement si, ils avaient une
certitude, d’acquitter s’ils avaient un doute.
Je
leur rappelai que ce texte visait seulement à leur interdire de se tromper, et
j’affirmai qu’ici, toute condamnation ne pouvait que prendre ce risque ; mais,
très au-delà, je dis aussi que, profondément, ce n’était même pas, pour ma
part, au bénéfice du doute, que je leur demandais d’acquitter Ahmed,
mais parce que j’étais certain de son innocence.
Je revins, pour m’arrêter, à ce que l’avocat général avait dit au
sujet des enfants : « Je
suis certain de son innocence. Parce que rien dans le dossier ne dit l’inverse,
parce qu’Ahmed a nié depuis la première heure et constamment ensuite,
parce que rien n’est inexplicable s’il est innocent, et au-delà, parce que tout
en lui me convainc, parce que je l’ai cru dès que je suis devenu son avocat –
peu m’importe que vous me pensiez en train de le dire parce que je le suis, je
vous le dis quand même.
Ahmed est, aussi, innocent pour une autre raison… Je pense que chacun
d’entre vous admet qu’il adore ses enfants, qu’il était un bon père, qu’il ne
leur souhaitait que du bien et ne leur donnait que de l’amour – même les
services sociaux, dans l’enquête de personnalité, l’ont constamment constaté,
tout au long du suivi de la famille. Monsieur l’avocat général, tout à l’heure,
vous a affirmé, sans plus le démontrer que le reste, que cette nuit-là, il
avait cessé de les aimer. J’affirme, moi, aussi parce que j’en suis le témoin
direct depuis trois ans, qu’il n’a jamais cessé de le faire, qu’il aimait, et
aime, ses enfants plus que tout, et que s’il ne fallait qu’une raison au fait
qu’il n’a pas pu tuer leur mère, une seule, on ne peut au moins pas lui enlever
celle-là : jamais il n’a pu leur vouloir ce mal-là.
Rendez ce père à ses enfants. Acquittez-le, parce que ce sera
juste.”
Je me suis rassis dans un silence de plomb, ruisselant et
totalement épuisé. Je n’osais pas me tourner vers Ahmed, qui eut, après
les quelques formalités finales, et la lecture du texte précité aux jurés, la
parole en dernier, et dit la phrase convenue : « Je n’ai rien fait ».
La
Cour et le jury se sont retirés pour délibérer.
ÉPILOGUE I : DÉLIBÉRÉ
J’allais
enfin pouvoir boire quelque chose et manger un morceau, mais je me suis d’abord
rendu aux côtés d’Ahmed, dans les geôles ; il m’a félicité et remercié
chaleureusement, j’ai souri et lui ai dit finement, comme souvent, que j’étais
ravi de l’avoir au moins convaincu, lui ; nous nous détendions enfin... Il m’a
demandé pour combien de temps on en avait, je pensais à deux heures au moins ;
je l’ai laissé, j’étais content qu’il ne semble pas s’inquiéter, et d’avoir au
moins pu lui faire oublier qu’on demandait trente ans contre lui...
Il
était maintenant vingt heures, et le délibéré, pendant lequel je mangeai,
passai tous les appels téléphoniques que trois jours d’absence du cabinet
rendaient urgents, et restai là, à réfléchir, et réfléchir encore, mais non,
décidément, je ne voyais pas ce que j’avais pu oublier, ça allait. J’attendais.
L’huissier
d’audience ne m’appela que vers minuit, alors que tout était fermé depuis
longtemps autour de la Cour, et que j’étais assis sur le banc d’Ahmed, à
discuter et fumer avec lui : ça y était, ils étaient prêts. Je lui souhaitai
bonne chance, et allai remettre ma robe, qui en quatre heures n’avait pas pu
sécher.
L’avocat général vint me saluer, me dire qu’il avait apprécié mon
travail, qu’il pensait que ça allait être un acquittement, et que je l’avais,
lui-même, convaincu ; à présent, affirmait-il, il ne requerrait peut-être pas
la culpabilité ! J’ouvris la bouche stupidement, souris faiblement devant le
compliment, mais pas longtemps. Je secouai la tête : « Vous vous rendez compte, s’il est condamné...
Il aurait peut-être fallu s’interroger avant ? ». Il n’eut
pas le temps de répondre, la Cour et le Jury entraient.
La
première jurée pleurait, et personne ne regardait ni moi, ni Ahmed.
La
présidente prit rapidement la parole. Les réponses aux questions étaient toutes
positives. Coupable. En conséquence, Ahmed était condamné à vingt ans de
réclusion criminelle.
J’avais
compris quelques secondes avant ce prononcé, ce qui m’a permis de conserver un
semblant de dignité : je suis resté debout, mes larmes ont jailli, mais je n’ai
pas hurlé à la mort...
J’étais
totalement effondré, je n’arrivais plus à penser. La Cour et les jurés sont
sortis, puis seule la cour est revenue, pour l’audience civile. Je ne m’étais
même pas tourné vers Ahmed, je n’arrivais pas à le faire ni à lui parler
– si l’expression « KO debout » s’est jamais appliquée à une scène
judiciaire, c’est bien celle-là.
Cette
audience a été, comme toujours, expédiée en quelques minutes, je m’en suis
rapporté, et puis enfin le calvaire a définitivement pris fin, et je me suis
décidé à sortir de ma léthargie. Je me suis précipité dans les geôles,
réconforter Ahmed quelques minutes, avant son départ pour la prison, que
j’avais eu grand tort d’imaginer plus joyeux ; je voulais aussi lui dire que
nous ferions appel, que je le suivrais encore, s’il voulait bien de moi...
Les policiers nous accordèrent quelques instants, sur le même banc
où il venait de passer quatre heures... Je m’effondrai à ses côtés, vidé,
meurtri, misérable. « Ahmed, je ne sais pas quoi vous dire... » Je
relevai la tête pour le regarder en face, et assumer.
Il
souriait. Pas son rictus à la con, non, il souriait vraiment.
Je
rouvris la bouche pour lui demander s’il avait bien compris le verdict, mais il
m’arrêta d’un geste : « Allez, Maître, vous vous êtes bien battu, et vingt
ans, ça va, c’est pas si mal... »
J’étais stupéfait, j’ouvrais de grands yeux, j’avais le mot « appel »
à la bouche, quand il enchaîna, d’une voix très douce, j’ai bien cru y
discerner un petit regret : « Allez,
Maître, je ne pouvais pas vous le dire vraiment, je sais que je vous aurais
déçu... Mais oui, je l’ai fait. Je l’ai fait… C’est pour ça que je ne voulais
pas que vous accusiez Roger, quand il était encore en vie, le malheureux
: il était là, il a tout vu, mais tout ce qu’il a fait, c’est me laisser
prendre son couteau... »
Je le regardai, sans pouvoir bouger ou dire quoi que ce soit ; si,
quand-même : « Mais…
Pourquoi ? »
Il
répondit d’un autre petit sourire gêné, en secouant la tête : ça, il ne me le
dirait pas. Je m’en foutais presque, j’étais abasourdi.
Les policiers s’impatientaient, il se leva : « Allez, ça va aller. Bon courage, et encore
merci. Vous avez bien bossé. »
Voilà,
c’était tout. Et il est parti, pendant que je restais sur son banc, dans ma robe
puante, les larmes dans les yeux, et prenais encore, une fois de plus, mais
durement, vraiment terriblement durement, une leçon de vie.
Je
finis par me décider à repartir, moi aussi.
Je
n’allai saluer personne de la Cour, il y a des limites à tout, et dans tous les
sens. Je rassemblai mes documents, ma robe, et quittai la salle, pour rejoindre
mon véhicule, garé tout à côté du Palais.
J’avais
mal partout, mais plus encore au ventre, et je n’étais pas arrivé à ma voiture
que je dus m’arrêter et vomir, plié en deux.
ÉPILOGUE II : AUTRES RÉVÉLATIONS
Nous
ne revoyons habituellement pas les jurés, après l’audience pénale : ils
repartent chez eux après le délibéré, pendant que nous sommes en audience
civile, audience rapide servant à la partie civile à former ses demandes
financières, après condamnation pénale, laquelle ne les concerne pas, elle a
lieu uniquement avec les magistrats professionnels.
Au
demeurant, ils sont tenus par le secret des délibérations, et, même si nous les
croisions ou sortions ensemble du Palais, ils ne pourraient rien nous en dire.
Là,
l’une des jurées, la plus âgée je pense, m’avait attendu, dehors, malgré
l’heure tardive – ma voiture était la dernière à être garée dans la petite rue
jouxtant le Palais.
J’étais mal en point, et la succession de sensations de dégoût,
d’abord à l’énoncé du verdict, puis après ma conversation avec Ahmed,
puis alors que j’étais, en une flamboyante synthèse, malade comme un chien, et
dégueulais sur un mur, m’avait, avec l’immense tristesse qui était la mienne à
présent, pris totalement de court : je n’avais plus de défenses, et, pour tout
dire, après m’être essuyé la bouche, j’avais rejoint ma bagnole, et pleurais
comme un veau, les mains sur son toit, quand je l’entendis : « Pardon, Maître ?... »
Je
fis un bond : il était une heure, et je me croyais seul. Je la reconnus
immédiatement, me redressai en tâchant de me donner une contenance, et
l’interrogeai du regard.
Cette
petite dame, expression dans ma bouche affectueuse, d’un certain âge, avait
attendu dehors en bravant le froid et la nuit parce qu’elle avait bien vu, avec
les autres, que j’étais effondré, tout à l’heure, lorsqu’ils avaient prononcé
la décision ; et qu’elle avait bien vu, aussi, que j’étais sincèrement
convaincu de l’innocence d’Ahmed, m’indiqua-t-elle. Alors, pensant
d’ailleurs, elle le disait, que je ferais sans doute appel, elle avait résolu
de violer le secret du délibéré, aussi parce qu’elle s’en voulait et avait
besoin de le dire...
Selon elle, lorsque les jurés étaient entrés, tout à l’heure, dans
la salle des délibérations, une large majorité d’entre eux étaient convaincus
qu’ils ne pouvaient pas condamner Ahmed, qu’il n’y avait pas assez de
preuves, ils l’avaient exprimé spontanément, elle en faisait partie, et la
discussion, informelle, avait duré quelques minutes seulement, chacun ayant
bien compris les règles de majorité entourant le scrutin (sur trois magistrats
et neuf jurés, soit douze juges, il suffit que cinq votent
« non » à la question sur la culpabilité pour acquitter), et
plusieurs proposant dès lors de voter tout de suite...
Mais
la présidente, et l’une des deux autres magistrates, étaient alors intervenues,
en expliquant qu’on avait tout le temps, et qu’il fallait d’abord tout revoir,
c’était une décision trop importante pour être prise « à chaud » ;
très vite, me disait cette « mamie » attendrie par ce grand couillon d’avocat triste,
elles avaient « repris la main », et analysé les différents éléments
mais à la lumière de leur expérience, en parlant beaucoup... Elle ne savait
plus comment, mais il y avait eu plusieurs tours de votes blancs, et les
premiers me restaient favorables, m’assurait-elle ; des discussions très dures
avaient eu lieu ensuite, entre quelques jurés qui manifestement refusaient de
condamner, et parlaient d’innocence et de risques d’erreur judiciaire, et,
notamment, ces magistrates, assurant de la culpabilité d’Ahmed, parfois
même cassantes avec ceux qui objectaient encore – la première jurée s’était
vraiment fait remettre en place, elle avait fini par ne plus rien dire... Bref,
ce qu’elle voulait me dire, c’est qu’en fait j’avais convaincu suffisamment d’entre
eux, mais qu’ils avaient été ensuite lâches, impressionnés par l’autorité des
magistrats, et que plusieurs avaient fini par changer leur vote – elle-même
l’avait fait, elle assurait s’en vouloir terriblement, avoir eu conscience,
mais trop tard, de son erreur, en entrant dans la salle...
Elle avait absolument tenu à me le dire – à me l’avouer, malgré
tout, pour que je « ne
me désespère pas »...
J’avais conscience, je l’ai encore en écrivant, que ce qu’elle me
racontait était peut-être faux, inventé pour se déculpabiliser et/ou me faire
plaisir ; ou bien encore, plus probablement d’ailleurs, je ne suis pas de ceux
qui pensent systématiquement que tout est pourri au royaume du Pénal, qu’il
s’agissait surtout là de sa vision des choses, de son analyse : la présidente
était dure, je le savais ; mais il n’y a rien d’anormal à ce qu’elle parle, au
même titre que les autres, qu’elle exprime ses convictions et les étaye ; et
sans doute aucun était-elle mieux armée que quiconque pour bien le faire, et
convaincre : il fallait être très fort, très libre, très combatif, pour
résister à cela, simple citoyen devenu juge au royaume des juges – et je crains
qu’on ne rencontre pas très souvent, dans la vraie vie, le premier des fameux « Douze hommes en colère »...1
Elle
avait posé une main sur mon épaule, ébauchait un pâle sourire contrit, voulait
que je lise dans ses yeux qu’il y avait de l’espoir... Moi, je pleurais
toujours, je savourerais plus tard, si l’on peut dire, l’absolue ironie de
cette scène – bien sûr, il fallait que cette révélation tombe sur ce procès-là...
Je
lui assurai que je comprenais, que je la remerciais de sa démarche, qui
resterait secrète, qu’elle n’avait pas à s’en vouloir, la Cour d’Assises
étaient conçue comme ça – je n’en pensais pas un mot, mais j’étais sans plus
aucune force – pour tout dire, j’avais un tel sentiment de gâchis dans la tête
que je m’en foutais.
Nous
étions là, comme deux imbéciles, dans une rue déserte plongée dans le noir, les
yeux brillants, à nous réconforter mutuellement sans que ça ne fonctionne, ni
dans un cas ni dans l’autre, et je venais de mettre toute ma conviction à
certifier l’innocence d’un homme, puis d’entendre sa condamnation, puis d’entendre
qu’il n’était en fait pas innocent, puis d’entendre qu’il n’aurait en fait pas
dû être condamné : j’avais ma dose de sources d’écœurement pour cette nuit-là.
Je
la remerciai à nouveau, et la laissai repartir chez elle, se sentant, je
l’espérais, un peu moins coupable – je n’étais en revanche pas parvenu à lui
dire qu’Ahmed était bien l’assassin, pas très noblement : je me souviens
avoir vaguement pensé violation du secret professionnel, mais, surtout, qu’elle
siégerait peut-être à nouveau dans les prochains procès de la session : je ne
voulais pas lui enlever ses illusions, je me suffisais à moi-même, sur ce
chapitre, cette fois-là...
Je
remontai enfin dans ma voiture, et partis, retrouver ma merveilleuse maison, ma
pure et tendre épouse, à laquelle je le savais déjà je raconterais tout demain.
Et dormir, si l’épuisement parvenait à m’étouffer suffisamment le cerveau.
1. Sans qu’on puisse réellement en vouloir à quiconque, à mon avis – ou
seulement au législateur, qui n’a pas voulu que, comme cela se fait ailleurs,
les jurés soient seuls pour délibérer de la culpabilité et des circonstances
aggravantes, les juges professionnels ne les rejoignant que pour la peine ; et
qui au surplus veut actuellement que ces jurés soient moins nombreux, comme si,
déjà, ils avaient suffisamment de poids, face aux professionnels... Bref, autre
débat. Et il n’empêche : tout élève-avocat DOIT voir ce film, et en apprendre
chaque réplique de chaque personnage : toutes peuvent servir, sans
exception.
ÉPILOGUE III ET DERNIER : LA CLÉ
Quatre
années ont passé, et j’ai évidemment repris le cours de ma vie, et continué à
défendre des gens, avec plus ou moins de succès. Je n’ai jamais oublié cette
nuit-là, je pense d’ailleurs qu’il ne le faut pas, mais j’ai fini par la
digérer, et la mettre de côté – elle a, au final, servi à renforcer ce qui
devrait être le credo de tout magistrat ou avocat qui “fait du pénal”, et à ce
titre doit obligatoirement tenter de réécrire les histoires : ne jamais rien
croire d’emblée, ne jamais rien tenir pour absolument vrai qui ne soit pas
absolument démontré...
Je
n’ai pas non plus revu Ahmed, pas de raison et, disons-le, envie moyenne...
Jusqu’à ce matin-là.
Le
cabinet reçoit un coup de fil d’une brigade des mineurs, l’OPJ indique à ma
secrétaire qu’un certain Ahmed vient d’être placé en garde à vue, et
demande que je le rencontre. Elle me répercute l’appel, et dans un premier
temps je ne fais pas le lien, le nom me parle mais de façon lointaine ; et puis
ça me revient – mais, du coup, je fronce les sourcils : Ahmed est détenu
depuis sept ans, je suis bien placé pour le savoir, et c’est une affaire de
mœurs qui concerne des enfants ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Je
prends l’OPJ en ligne, me présente, et lui fais part de ma perplexité.
Il
me confirme que c’est bien le même Ahmed qui est en détention, et qui a
été condamné il y a quelques années pour assassinat, et il m’indique que cette
affaire-ci, criminelle également, est relative à ses enfants, sans vouloir m’en
dire plus au téléphone. Je suis de plus en plus dérouté, mais bon, on en saura
plus tout à l’heure je suppose – j’accepte ma désignation, et confirme à l’OPJ
que je me mets en route immédiatement.
Je
rencontre Ahmed dans le minuscule local policier, séparé de lui par un
hygiaphone gênant ; il n’a pas trop changé, un peu grossi seulement, et ses
cheveux commencent à grisonner ; mais c’est le même petit bonhomme au
demi-sourire permanent qui entre en face de moi, manifestement content de me
revoir – je suis plus mitigé.
Je
lui dis que, compte tenu du passé, je ne suis pas certain que je l’assisterai
dans cette procédure-là au-delà du présent entretien, on verra, et je lui
demande ce qu’on fiche là, en lui indiquant que l’OPJ m’a parlé de « viols
aggravés sur ses enfants », sans me donner de détails ; je ne comprends
pas, où alors ils le voient au parloir, et… ?
Il m’assure qu’il comprend mes réserves, et qu’il ne me mentira
plus jamais, si je veux bien rester son avocat. Et il m’explique que je n’y
suis pas du tout, et que cette affaire, c’est ça : « J’étais très seul, Maître, à l’époque que vous
connaissez, avant le... Décès de ma femme. Très seul. Elle, elle ne foutait
rien à la maison, elle s’était mise à boire beaucoup, elle se barrait toute la
journée... J’adorais mes enfants, ça n’a pas changé, mais, je ne sais pas trop
comment ça a commencé, j’ai un peu caressé la plus grande, un jour. Elle n’a
rien dit, et j’ai recommencé. Les autres aussi, sauf les plus petits... Et ça a
continué... Je savais que c’était mal, mais... » Et
il me fait en dix minutes un récit que, par expérience, je connais bien, celui
d’actes de plus en plus fréquents, et de plus en plus graves, passant très vite
aux « relations complètes », comme on dit pudiquement chez nous, ce
avec quatre des six enfants, s’enfermant d’autant plus facilement dans le
mutisme que la mère était absente...
Ça
y était, je comprenais, j’étais idiot, bien sûr que cette affaire ne pouvait
porter que sur des faits plus anciens, remontant à avant l’incarcération d’Ahmed...
Je
le regardais, impressionné : ce petit bonhomme... Qui avait tellement tout caché,
à tout le monde, et à moi le premier, bon sang... Je repensais, bien sûr, à la
première affaire, à tous ces témoins qui avaient juré que c’était un père
exemplaire ; aux services sociaux, qui suivaient la famille depuis le troisième
gosse, et qui avaient dit la même chose, sans rien voir... À ma consœur de la
partie civile, qui avait plaidé ce jour-là avoir entendu ces mêmes enfants, qui
lui avaient dit à quel point ils aimaient leur père, à quel point il leur
manquait – éternel conflit monstrueux de sentiments dans les cœurs des victimes
d’inceste, particulièrement celles qui sont encore des enfants...
Une
vie de dissimulations. Et une vérité judiciaire décidément aux antipodes de La
Vérité. Mais, alors, au fait ..?
Il
anticipa ma question suivante – je n’étais décidément pas toujours très vif...
« Maître, je vous l’ai dit, je vous dis tout, maintenant.
Alors maintenant, vous comprenez ? Vous comprenez pourquoi je l’ai tuée ? Elle
savait tout. Elle m’avait surpris, une fois, plusieurs mois avant, elle avait
tout compris. Elle avait demandé aux enfants, ils lui avaient tout dit. Elle me
faisait chanter, surtout depuis qu’elle savait que j’allais demander le
divorce, c’est bien pour ça que je n’ai pas pu. Elle m’avait dit qu’elle ne
dirait rien, tant que je lui foutrais la paix, qu’elle pourrait dépenser nos
sous, faire ses journées comme elle voulait, s’amuser, picoler... Elle prenait
presque tout, et moi, je faisais la bouffe, le ménage, je m’occupais des
enfants... Des fois, elle faisait des allusions devant des voisins, ou à
l’école, vous savez... “Oui, Ahmed il adore nos enfants, vraiment, je
crois qu’il est plus amoureux d’eux que de moi ; des fois je suis jalouse”,
vous voyez le genre... Je n’en pouvais plus. C’est comme ça que c’est arrivé,
je n’avais plus le choix... »
Il
faut à tout prix, quand on est avocat et qu’on fait du pénal, trouver le moyen
de conserver, en soi, quoi qu’il arrive, quelques repères phares, une sorte de
réservoir à illusions, la ressource permettant de penser, à chaque affaire, à
chaque révélation, que non, ça n’est pas la vraie vie ; que oui, ça n’est
qu’une histoire ponctuelle parmi tant d’autres, normales et heureuses, elles ;
qu’on a fait le choix, en faisant ce métier, de faire aussi une collection de
ce que l’Humanité peut offrir de plus navrant, et de plus dur, des tombereaux
de douleurs variées – mais que ça reste des accidents, au sens étymologique du
terme – événement imprévu, imprévisible, malheur...
J’ai
finalement décidé de défendre à nouveau Ahmed.
Deux
ans plus tard, après une instruction facile – cette fois, tous les faits
étaient reconnus, il était déclaré coupable des nombreux viols commis plusieurs
années avant sur quatre de ses enfants.
La
même Cour d’Assises l’a condamné à quinze ans de réclusion criminelle. Trois de
moins que les réquisitions.
Ahmed m’a, à nouveau, remercié.
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