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La danse ressort la grande échelle
Par Ève Beauvallet — Libération, le 7 décembre 2020 à 18:06

Inquiets de la raréfaction de formats XL au profit d’œuvres plus intimistes et moins coûteuses, le réseau chorégraphique veut renverser la tendance en encourageant la création de pièces de plus de dix interprètes.

Pendant des décennies, la France a construit des équipements culturels dotés de salles monumentales pour que rutile la création contemporaine. Des grosses Bertha de 1 500 places au Quartz de Brest, de presque 1 200 places à la Maison de la danse de Lyon, de 2 000 places au Corum de Montpellier, faites pour recevoir des stars en solo ou des pièces grand format. Aujourd’hui, on y trouve de la musique, du cirque, parfois du théâtre, mais plus de danse. A part quelques compagnies étrangères qui, immobilisées par le Covid, ne peuvent actuellement plus tourner. Et côté français, toujours les mêmes noms depuis trente ans. Pendant qu’Angelin Preljocaj présentera à Chaillot (à jauge réduite évidemment) son Lac des cygnes avec 26 danseurs dès le 15 décembre, la nouvelle génération, elle, s’épanouit dans d’autres dimensions, à plus petite échelle. C’est à peine si elle songerait à créer un jour des pièces de plus de six interprètes, pour des salles de plus de 500 places. Un peu comme si, en musique, on trouvait uniquement des sonates pour piano, mais plus jamais de symphonie.

Logiques de remplissage
Et alors ? Alors, c’est problématique. Pas simplement pour la diversité esthétique, mais aussi sur le plan politique. C’est ce dont s’alarmait déjà le directeur du Festival Montpellier Danse Jean-Paul Montanari, dans les pages de Libé en 2016 : en attendant qu’Internet rebatte les cartes, les choses sont ainsi faites que c’est par les grands formats, capables de drainer un public varié, que la danse assoit sa légitimité sur un territoire, notamment auprès de ses financeurs. Et aujourd’hui, la situation s’est corsée. Le réseau chorégraphique, par exemple, s’est récemment inquiété que Chaillot, seul théâtre national dévolu à la danse et dont la direction doit changer en 2021, ne revienne à nouveau au théâtre. Les pouvoirs publics sont venus certifier que la maison restera bien la place forte des chorégraphes contemporains. Mais la question s’est tout de même posée.

La pénurie de «grands plateaux» chorégraphiques revient donc comme une inquiétante rengaine dans les tables rondes professionnelles. Et l’on commente ainsi ce hiatus qui s’est creusé entre une architecture et la création prévue pour y rentrer. C’est, dit-on, une concomitance entre une tendance économique et un mouvement esthétique. Après l’époque des grandes compagnies de danse, américaines notamment, les avant-gardes chorégraphiques des années 1990-2000 se sont mises à explorer, dans des formats intimistes, les «états de corps» faits pour être vus de près plutôt que l’écriture de l’espace faite pour être vue de loin. Avaient-elles le choix ? Pas sûr, puisque les programmateurs, pressurisés par les logiques de remplissage, commençaient de toute façon à trouver de plus en plus risqué de confier leur «grande salle» à des noms moins connus qu’un Mourad Merzouki, qu’un Philippe Decouflé, ou qu’un Boris Charmatz aujourd’hui - un des rares «expérimentaux» à avoir réussi un changement d’échelle durant la dernière décennie. Aujourd’hui, les rares diffuseurs qui voudraient diversifier un peu ne trouveraient plus chaussures à leurs pieds.

Le projet «la Danse en grande forme» tombe ainsi à point nommé. Cette initiative impulsée par Stephan Lauret, du Centre de développement chorégraphique de Bordeaux, entend justement dynamiser la production et la diffusion de pièces de plus de dix interprètes. Elle permet cette année à la bien-aimée Gaëlle Bourges de pousser un peu les murs avec une nouvelle création (pour neuf interprètes) à découvrir dès le 15 décembre, mais aussi à un autre bien-aimé de Libé, Jan Martens, de plonger dans le grand bain avec dix-sept danseurs de 15 à 68 ans (la pandémie a reporté la première à février). D’autres chorégraphes ont jusqu’au 15 décembre pour candidater, et Raïssa Kim, à la direction du Centre chorégraphique national (CCN) d’Orléans, membre du réseau, s’acharne à les pousser. Habituellement, les chorégraphes du «milieu» (ni émergents ni starisés) se découragent très vite, confirme-t-elle, et deux fois plus avec la pandémie : «Les petites formes sont plus faciles à vendre. Parce qu’une production avec dix danseurs, ça peut monter jusqu’à 200 000 euros. Or, les lieux susceptibles de coproduire la danse (qui ne sont pas nombreux, c’est un sujet) ne mettent que 10 000 euros maximum en coproduction. Ça fait donc un paquet de partenaires à aller chercher et c’est trop lourd à porter pour une compagnie indépendante !» D’où le fait que les partenaires de ce réseau (cette année onze CCN et centres de développement chorégraphique) s’associent pour épauler les sélectionnés.

Climat sociétal
Ce n’est pas la seule initiative. Le Ballet national de Lyon - nouvellement dirigé par Julie Guibert -, ou le Ballet de Lorraine - dirigé par Petter Jacobson - s’affirment depuis quelque temps comme des labos précieux pour expérimenter des formats XL. Le Ballet national de Marseille - nouvellement dirigé par le jeune collectif (la) Horde - compte bien les rejoindre dans cette mission : mettre à disposition les vingt à trente danseurs permanents qui composent ces maisons pour des chorégraphes un peu palpitants, mais aux reins trop fragiles pour monter ces grosses productions en indépendants. Climat sociétal aidant sûrement, les œuvres qui en sortent ces dernières années sont, en plus, passionnantes à observer, en particulier dans leur manière de réinventer l’iconographie liée aux «foules» et aux «communautés». Sculpter la masse, ordonner le magma, structurer le collectif… En tirant vers les transes collectives - chez Alessandro Sciarroni avec le Ballet de Lyon -, vers les soulèvements populaires - Jan Martens qui chorégraphie autour des manifs de Hongkong -, vers l’unisson martial et pétaradant - chez Maud Le Pladec pour le Ballet de Lorraine la semaine passée - ou vers la constitution d’une communauté alternative fantastique, comme sortie d’une fable d’anticipation écolo (dans l’étrange pièce de Loïc Touzé, également pour le Ballet de Lorraine la semaine dernière). Les pièces politiques des années 1990-2000 étaient des solos, duos, ou quatuors introspectifs. Celles de demain pourraient être de grands ensembles, si l’on permettait aux spectateurs de les apprécier. Il serait dommage, en effet, qu’après les avoir tant réclamées, les programmateurs de grandes salles les laissent mort-nées.
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OVTR de Gaëlle Bourges les 15 et 16 décembre à l’Atelier de Paris.
Le Lac des cygnes d’Angelin Preljocaj du 15 décembre au 23 janvier à Chaillot, Théâtre national de la danse.
Toute tentative qui se terminera par des corps écrasés et des os brisés de Jan Martens création le 4 février au Théâtre de la Cité, Toulouse.



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