Hannah Gadsby

Hannah Gadsby : «C’est très difficile de faire rire avec des histoires de bonheur»


Célèbre depuis le succès de «Nanette», l’humoriste australienne revient sur sa nouvelle vie depuis son mariage, qu’elle raconte dans son dernier stand-up «Body of Work», ainsi que son combat pour lutter contre les dynamiques patriarcales, notamment dans le monde de l’art.
par Ève Beauvallet et Olivier Lamm
publié le 23 octobre 2022 à 18h38

Elle est de passage à Paris pour deux choses : tourner la page du feel bad, ouvrir celle du feel goodHannah Gadsby, humoriste australienne, lesbienne, autiste Asperger, rescapée d’un inceste et d’un passage à tabac, devenue l’une des femmes les plus drôles de son pays et fine analyste de son métier (faire rire), publie aussi ces jours-ci Nanette en dix étapes. Un «genre de mémoires» dans lequel elle solde les traumatismes, présente longuement sa mère, et déroule la pelote de son one-woman-show kamikaze, Nanette (sur Netflix depuis 2018), manifeste au succès planétaire qu’elle présente comme une «réunion de famille» dans laquelle quelqu’un aurait «pété un plomb». La réunion de famille, en l’occurrence, était celle du show-biz dans son entier, qui s’est pris dans la poire ce spectacle unique dans l’histoire du stand-up anglo-saxon, manière de douche froide pour le petit monde de l’entertainment qui attaquait frontalement ses fondations comme ses dérives, jusqu’à certains rouages du comique lui-même. Hannah Gadsby regrettait d’en avoir prolongé certains mécanismes d’oppression – l’auto-dépréciation, entre autres – et annonçait alors quitter le métier : «Se rabaisser soi-même quand on est quelqu’un forcé de vivre à la marge n’est pas de l’humilité, c’est de l’humiliation.»

Heureusement, Hannah Gadsby nous a menti. Il y eut Douglas, le spectacle suivant qui vrillait vers la conférence d’histoire de l’art antipatriarcale hilarante. Et puis ce nouveau show, Body of Work, dans lequel elle catapulte un lapin en plaisantant sur son nouveau mariage. Un petit bonbon feel good, donc, explique-t-elle au public du Trianon à Paris, puisqu’après avoir «cassé l’ambiance» dans Nanette, elle nous «devait bien ça». Et parce qu’elle-même, sûrement, ne crache pas sur une parenthèse de douceur avant de ressortir la tronçonneuse, en 2023, année des 50 ans de la mort de Picasso. Passionnée d’histoire de l’art, Hannah Gadsby a longtemps porté le deuil d’une carrière de galeriste avant de saupoudrer ses spectacles de considérations souvent assassines sur les petites et grandes compressions de ce milieu. Il n’en fallait pas moins au Brooklyn Museum de New York pour l’embaucher comme co-commissaire de son exposition sur le rapport aux femmes de Picasso, prévue pour juin 2023. Occasion passionnante pour elle d’enrichir encore le débat sur la place de ces «muses», trop longtemps invisibles dans une histoire de l’art majoritairement écrite au masculin. Occasion aussi de prendre, sur le sujet des conjoints et compagnes, le contrepied de ces grands artistes mythifiés que l’on décrit parfois à tort comme des génies isolés : dans son nouveau stand-up Body of Work, la star Gadsby met en lumière celle qui est sa productrice et désormais sa femme. Ceci n’est pas un «one-woman-show».

Considérez-vous comme un miracle, ou une malédiction, d’être devenue mondialement célèbre avec le spectacle où vous annonciez arrêter la comédie, Nanette ?

Je me trouve dans une situation absurde. C’est une chose d’annoncer que vous jetez l’éponge devant un public qui vous connaît. Mais ce que j’ai fait, c’est annoncer ma démission devant un public qui me découvrait. Ma démission avait quelque chose d’espiègle. Ce que j’arrêtais avec Nanette, c’était uniquement cette partie de ma carrière où je pratiquais un genre d’humour dont je ne voulais plus entendre parler.

Avez-vous été surprise de la manière dont votre humour s’est renouvelé en arrêtant l’auto-dépréciation, dont vous expliquiez qu’elle était une conséquence de la haine de la société à votre endroit, en tant que femme et lesbienne ?

J’ai senti, un moment, que mon personnage n’était plus un reflet fidèle de celle que j’étais. A tel point qu’il m’était devenu impossible de monter sur scène et de jouer ce rôle. J’ai pris un gros risque. Certains l’ont oublié, parce que ce risque a payé, ô combien. Mais j’ai pris un gros risque.

Douglas était encore très autobiographique. Vous y annonciez notamment votre autisme. Envisagez-vous pour la suite un espace créatif au-delà de l’autobiographie ?

C’est un vrai défi pour moi. Mais je me demande aussi comment faire pour ne pas extrapoler à partir du point de vue de celle que je suis. C’est l’une des grandes illusions du patriarcat que celle de nous avoir fait croire qu’un point de vue neutre existait. Nous sommes tous profondément engoncés dans nos histoires et aveuglés par nos partis pris.

Votre livre revient en détail sur les faits de votre vie que vous évoquiez dans Nanette. Est-ce un solde de tout compte, une conclusion ?

En tant qu’artiste, je ressens que j’ai emmené mon public si loin dans ma vie qu’ils ont fini par me connaître. Aujourd’hui que j’ai enfin le sentiment de vivre ma vie au présent, les spectacles que je joue en tournée sont l’équivalent d’un compte rendu en temps réelC’est grisant, du point de vue artistique, d’autant que mon écriture a toujours été inséparable de ces questions intimes – «qui suis-je ?», «c’est quoi mon putain de problème ?» Maintenant que j’ai soigné mon traumatisme, je réalise que tout reste à faire.

Parlez-nous de ce nouveau spectacle, Body of Work

Je me suis mariée. Et aussi bizarre que ça puisse sembler à ceux qui pensent m’avoir cernée avec Nanette comme quelqu’un d’inapte au bonheur, ce spectacle parle bien de ça. Du contentement. Nanette fut une épreuve artistique. Mais laissez-moi vous dire que ce nouveau spectacle aussi. Faire rire une salle remplie avec des histoires de bonheur est un exercice terriblement difficile. Surtout en ce moment que la vie est si dure. Je le prends comme un défi technique. Je sais que je suis sur la corde raide. Personne n’a envie d’entendre une humoriste monter sur scène pour dire «j’aime ma p’tite femme». Et pourtant.

C’est l’album typique du rappeur qui a accédé au succès.

Et après, viendra la chute.

Vous êtes de passage à Paris. Vous qui êtes si passionnée d’histoire de l’art, avez-vous songé à visiter des musées ?

Jusqu’à présent, je me suis contenté de faire des balades au petit matin. Quel musée choisiriez-vous ?

Le musée Picasso ?

[Rires] J’ai affaire à des petits blagueurs à ce que je vois.

Vous avez été invitée à être commissaire adjointe d’une exposition sur le peintre, à New York, l’an prochain. Ça nous intrigue…

Je suis tout autant intriguée que vous.

D’où vient l’invitation ?

Dans la conscience du public, je suis désormais celle qui a initié la défiance contre la vénération de Picasso. Je pense que c’est un débat passionnant. C’est une figure très intéressante de ce match de catch rhétorique qui nous occupe sur la séparation de l’homme de son art. Quand l’équipe du musée [Lisa Small et Catherine Morris, curatrices du Brooklyn Museum, ndlr] m’a contactée, je me suis dit qu’il serait bienvenu d’amener un peu de subversion dans une année anniversaire qui s’annonce très festive. On n’efface pas quelqu’un comme Picasso. Personne ne le souhaite. Mais il serait bon d’avoir des débats un peu plus musclés. Qui ne se terminent pas tous en défense des monstrueuses habitudes qu’il entretenait.

Vous préférez donc nourrir des débats plutôt que de leur tourner le dos, comme vous le faisiez de manière radicale dans Nanette ?

Le problème, avec Picasso, c’est la manière dont sa présence a marginalisé d’autres voix. J’aimerais qu’on en profite pour parler de ces gens. La raison pour laquelle Picasso est là où il est ne tient pas à lui, mais à la manière dont on parle de lui au détriment des autres. C’est un sujet essentiel.

En parlant d’autres artistes, on vous sait passionnée des œuvres de Claude Cahun ou Louise Bourgeois. Aimeriez-vous un jour vous concentrer sur elles ?

J’ai essayé. Mais tous ces projets se sont cassé la figure, malgré l’énorme travail que j’y ai consacré. Ce n’est pas grave, c’est la nature de l’industrie du spectacle. Mais j’y songe encore. Claude Cahun en particulier, une figure incroyable, qu’on gagnerait beaucoup à remettre en avant aujourd’hui. Car le contexte actuel est très similaire à celui dans lequel elle a œuvré, pour ce qui concerne le genre et le pouvoir de l’invisibilité. Aussi, la nature collective de son œuvre, en collaboration avec Marcel Moore [alias Suzanne Malherbe, sa compagne]. On parle trop peu de la nécessité de la collaboration dans la pratique artistique. Notre obsession pour le génie artistique a contribué à diminuer les apports des partenaires de vie, et à les réduire au statut de «muse». Voilà un sujet qui est aussi lié à Picasso. Je suis persuadée que l’intimité joue un rôle essentiel dans la pratique artistique. Ça offre un contrepoint important à tout ce dont on parle quand on parle de Picasso.

Vous avez usé de votre pouvoir et de votre notoriété pour prendre position contre Netflix dans le débat qui oppose l’entreprise à ses employés au sujet de Dave Chappelle et de son spectacle The Closer, qui a été jugé par certains injurieux envers les personnes trans.

C’est un sujet compliqué, que je n’avais aucune envie d’aborder avec eux. Au final, ils m’utilisent autant que je les utilise. Je ne leur dois rien. Des contrats nous lient. Je n’ai pas à rester dans le rang. Si Dave Chappelle peut produire du contenu pour cette plateforme dans lequel il dit tout ce qu’il veut, j’en ferai autant. Je mordrai la main qui me nourrit si je juge ça pertinent. Voilà comment on parle avec les puissants. Mais qu’ils fassent ce qu’ils veulent. Ils ne sont pas si pire. Ils sont juste une très grosse machine.

Vous allez continuer à travailler avec eux ?

Oui. Pour changer les choses.

Les spectacles de stand-up ont-ils changé en mieux ces dernières années ?

Fuck no !

C’est devenu un champ de bataille pour la prétendue guerre culturelle qui sévit dans les pays anglo-saxons.

Le terme de «guerre culturelle» n’est pas approprié. C’est une guerre des générations. Des vieux qui ne veulent pas lâcher l’affaire. Le monde a changé. La manière dont nous communiquons a changé. Beaucoup d’artistes révolutionnaires ont oublié qu’ils avaient participé à la révolution. C’est quand on fait la révolution que le monde change.

Où situez-vous la limite dans vos spectacles entre l’humour et la prise de position militante ?

Je peux être très cash. C’est ma forme favorite d’expression. Mais malgré ma franchise, je sais qu’au cœur de tout se niche un paradoxe : la condition humaine. Si j’ai à ce point l’esprit de contradiction, c’est qu’on ne se penche pas assez sur ce paradoxe. Nous vivons dans une époque très binaire. L’esprit de contradiction compte plus que tout.

Nanette en dix étapes, un genre de mémoires, d’Hannah Gadsby, paru le 13 octobre, ed. les Escales.
Toujours disponible sur Netflix : Nanette, Douglas.

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