(re)Mettons les voiles
Noam Bar’am Ben Yossef : «En
Israël, le voilement des juives et des musulmanes est aussi une forme
de mutinerie féminine»
Signe d’un retour du religieux, le phénomène des «femmes-tentes»,
couvertes des pieds à la tête, touche aussi bien des nonnes chrétiennes
que des musulmanes en niqab et des juives ultra-orthodoxes. Une sorte de
compétition de la pudeur, mais aussi un inattendu effort d’émancipation,
selon la curatrice d’une exposition qui leur est consacrée au musée d’Israël.
Par Guillaume
Gendron, Dessin Fanny Michaëlis — Libé, 3 mai 2019 à 20:26
À Jérusalem, on parle souvent des «hommes en noir» pour désigner les juifs
«craignant Dieu» (haredi, en hébreu) aux larges chapeaux et longues
papillotes. Mais qu’en est-il de ces femmes en noir, drapées d’étoffes opaques,
le visage souvent indiscernable ? Ces dévotes appartiennent aux trois religions
qui ont fait de Jérusalem le centre du monde monothéiste. Nonnes chrétiennes,
juives «modestes» ou musulmanes en niqab se ressemblent. Au point que les
soldats israéliens qui patrouillent la Vieille-Ville en viennent à les
confondre.
Depuis la mi-avril, le musée d’Israël à Jérusalem leur consacre une
exposition. Pour Ido Bruno, directeur de cette institution phare, il fallait
sortir du fantasme, notamment autour des juives voilées : «Ces
centaines de femmes, qui représentent un phénomène quelque peu ésotérique,
n’ont reçu jusqu’à présent qu’une couverture de presse superficielle et
négative, résultant en un jugement social expéditif.» A travers cette
installation, la curatrice Noam Bar’am Ben Yossef espère créer «une
parenthèse où nos a priori sont suspendus», présentant diverses tenues
et photographies ainsi qu’un film où trois actrices réinterprètent les
témoignages qu’elle a recueillis. Rencontrée à Jérusalem, la conservatrice
spécialisée dans les vestiaires juifs orientaux et palestiniens explique sa
démarche et les ressorts de ce voilement paroxystique et paradoxalement
moderne, ainsi que les mécanismes d’émulation observés chez ces femmes dont la
piété extrême va, dans certains cas, jusqu’à bousculer leurs communautés
patriarcales.
Comment en êtes-vous arrivée à travailler sur ce phénomène ?
Le point de départ, c’est Méa Shéarim [enclave ultra-orthodoxe de Jérusalem, ndlr], où j’effectue des recherches depuis de longues années. Au début des années 2000, j’y ai noté un changement dans les rues : les robes sont devenues de moins en moins colorées, la couleur sombre dominante. Les femmes juives ont commencé à porter de plus en plus de couches de vêtements. Aujourd’hui, certaines d’entre elles ne sortent plus sans huit couches sur elles, afin de cacher non seulement leurs formes mais aussi leurs mouvements. Parallèlement, c’est l’époque où j’ai commencé à travailler sur des projets interculturels, la façon dont les communautés se répondent. Mes entretiens se sont étalés sur quatre années, ça a été très compliqué. On ne peut évidemment pas interpeller ces femmes dans la rue pour leur demander un entretien. Il faut se faire recommander, passer par plusieurs «cercles». Mon objectif était de faire émerger les similarités, notamment dans les intentions - spirituelles, politiques - qu’elles confèrent à ces vêtements.
Le point de départ, c’est Méa Shéarim [enclave ultra-orthodoxe de Jérusalem, ndlr], où j’effectue des recherches depuis de longues années. Au début des années 2000, j’y ai noté un changement dans les rues : les robes sont devenues de moins en moins colorées, la couleur sombre dominante. Les femmes juives ont commencé à porter de plus en plus de couches de vêtements. Aujourd’hui, certaines d’entre elles ne sortent plus sans huit couches sur elles, afin de cacher non seulement leurs formes mais aussi leurs mouvements. Parallèlement, c’est l’époque où j’ai commencé à travailler sur des projets interculturels, la façon dont les communautés se répondent. Mes entretiens se sont étalés sur quatre années, ça a été très compliqué. On ne peut évidemment pas interpeller ces femmes dans la rue pour leur demander un entretien. Il faut se faire recommander, passer par plusieurs «cercles». Mon objectif était de faire émerger les similarités, notamment dans les intentions - spirituelles, politiques - qu’elles confèrent à ces vêtements.
À quand remonte cette tendance au «voilement total», faute d’un meilleur
mot ?
On peut dire que pour les juives et les musulmanes, en Israël comme dans les territoires palestiniens, il y a un retour récent à la «modestie» qui s’étale sur les trois dernières décennies. Mais il n’est réellement entré dans la conscience publique locale que ces dix dernières années, de la même façon que la question du voile, au niveau mondial, est devenue de plus en plus polémique - rappelons que l’Etat hébreu n’interdit aucune forme de voile, même intégral. Pour ce qui est des femmes juives, cette tendance est en lien avec la seconde intifada (2000-2005). Plusieurs attentats ont touché très directement la communauté ultra-orthodoxe. En réaction, des femmes des franges les plus extrêmes du mouvement ont commencé à superposer des couches de vêtements afin, par leur «modestie» exacerbée, d’aider à la rédemption du monde, à la guérison des blessés voire même à se protéger des attaques… Puis s’est répandue parmi elles l’idée que «le Messie viendra quand toutes les femmes seront couvertes».
On peut dire que pour les juives et les musulmanes, en Israël comme dans les territoires palestiniens, il y a un retour récent à la «modestie» qui s’étale sur les trois dernières décennies. Mais il n’est réellement entré dans la conscience publique locale que ces dix dernières années, de la même façon que la question du voile, au niveau mondial, est devenue de plus en plus polémique - rappelons que l’Etat hébreu n’interdit aucune forme de voile, même intégral. Pour ce qui est des femmes juives, cette tendance est en lien avec la seconde intifada (2000-2005). Plusieurs attentats ont touché très directement la communauté ultra-orthodoxe. En réaction, des femmes des franges les plus extrêmes du mouvement ont commencé à superposer des couches de vêtements afin, par leur «modestie» exacerbée, d’aider à la rédemption du monde, à la guérison des blessés voire même à se protéger des attaques… Puis s’est répandue parmi elles l’idée que «le Messie viendra quand toutes les femmes seront couvertes».
S’agit-il d’une réelle prescription religieuse ?
Rien dans la halakha (la «loi juive») n’indique qu’une femme doive se couvrir ainsi, des pieds à la tête. Les principes de la tsniout (la «pudeur» dans le judaïsme) varient mais chez les orthodoxes le seul impératif pour les femmes mariées est de couvrir leurs cheveux. En aucun cas le visage, ni même d’avoir cette silhouette en forme de cloche. Ce que ces «femmes-tentes» cherchent, c’est une connexion à la matriarche Sarah [l’épouse d’Abraham] qui vivait dans le désert. C’est pour cela que le tissu est plus long à l’arrière et touche le sol et la poussière. Comme, dans leur esprit, la tente sacrée de Sarah touchait le sable du désert…
Rien dans la halakha (la «loi juive») n’indique qu’une femme doive se couvrir ainsi, des pieds à la tête. Les principes de la tsniout (la «pudeur» dans le judaïsme) varient mais chez les orthodoxes le seul impératif pour les femmes mariées est de couvrir leurs cheveux. En aucun cas le visage, ni même d’avoir cette silhouette en forme de cloche. Ce que ces «femmes-tentes» cherchent, c’est une connexion à la matriarche Sarah [l’épouse d’Abraham] qui vivait dans le désert. C’est pour cela que le tissu est plus long à l’arrière et touche le sol et la poussière. Comme, dans leur esprit, la tente sacrée de Sarah touchait le sable du désert…
Vous parlez d’émulation entre juives et musulmanes, voire d’inspiration
puisée dans le vestiaire des nonnes…
C’est un processus complexe. L’habillement des nonnes suit des règles
fixées entre le IVe et le VIe siècle, bien que les premières représentations
picturales datent du XIe siècle. Le
vestiaire actuel des musulmanes et des juives date des quarante dernières
années. On peut noter une grande ressemblance entre le jilbab [longue
robe prolongée d’une sorte de capuche] et les tenues des nonnes
grecques orthodoxes - il n’est pas rare que ces sœurs soient confondues avec
des musulmanes par l’armée israélienne, ou qu’on leur présente des menus en
arabe dans les restaurants… Une grande partie du vestiaire islamique moderne
est la création d’étudiants égyptiens liés aux Frères musulmans, et dont le
projet de réislamisation s’est fait en réaction à la défaite des armées arabes
contre Israël en 1967. Il n’est pas exclu qu’ils aient pris pour modèle
ces nonnes. Mais il faut voir ça comme une partie de ping-pong à travers les
siècles. Certains chercheurs estiment que les tenues des moniales orthodoxes
ont pu être influencées au moment des croisades par les tenues musulmanes, de
par la proximité des communautés de Jérusalem à l’époque. L’autre influence,
commune aux juives et aux musulmanes, c’est l’art orientaliste, notamment les
photographie de Félix Bonfils (1831-1885), qui informent l’idée qu’elles
se font des tenues traditionnelles, et notamment celles des matriarches
bibliques.
Vous évoquez aussi une forme de «compétition» dans la pudeur…
Au fil des années, j’ai remarqué que les chasubles des juives et musulmanes s’allongeaient. Puis j’ai trouvé beaucoup de documentation en ligne sur les juives «modestes» sur des sites arabes, où l’on sent une forme de fascination. De l’autre côté, l’une de mes sources ultra-orthodoxes m’a un jour lancé : «Quelle honte de voir les filles d’Israël moins pudiques que les musulmanes !» Une autre femme juive m’a aussi raconté cette conversation avec un chauffeur de taxi musulman. Ce dernier lui demande sa religion, pourquoi est-elle voilée, etc. Puis lui dit : «Pourquoi tu ne couvres pas ton cou ? Dans notre culture, c’est le cou le plus sexuel, c’est ça qu’il faut cacher !» A partir de là, elle a couvert le bas de son visage. Une dernière histoire : un jour, le grand-rabbin séfarade d’Israël, Ovadia Yossef, a dû se prononcer sur la question, quand sa belle-sœur a décidé de se voiler. Son mari, le frère du rabbin, était contre, et reprochait à sa femme de porter «une robe d’Arabe». Ce à quoi Yossef [né à Bagdad, en 1920] a répondu : «Bien sûr ! Mais les Arabes, ils s’inspirent de nous et de notre matriarche Sarah !»
Au fil des années, j’ai remarqué que les chasubles des juives et musulmanes s’allongeaient. Puis j’ai trouvé beaucoup de documentation en ligne sur les juives «modestes» sur des sites arabes, où l’on sent une forme de fascination. De l’autre côté, l’une de mes sources ultra-orthodoxes m’a un jour lancé : «Quelle honte de voir les filles d’Israël moins pudiques que les musulmanes !» Une autre femme juive m’a aussi raconté cette conversation avec un chauffeur de taxi musulman. Ce dernier lui demande sa religion, pourquoi est-elle voilée, etc. Puis lui dit : «Pourquoi tu ne couvres pas ton cou ? Dans notre culture, c’est le cou le plus sexuel, c’est ça qu’il faut cacher !» A partir de là, elle a couvert le bas de son visage. Une dernière histoire : un jour, le grand-rabbin séfarade d’Israël, Ovadia Yossef, a dû se prononcer sur la question, quand sa belle-sœur a décidé de se voiler. Son mari, le frère du rabbin, était contre, et reprochait à sa femme de porter «une robe d’Arabe». Ce à quoi Yossef [né à Bagdad, en 1920] a répondu : «Bien sûr ! Mais les Arabes, ils s’inspirent de nous et de notre matriarche Sarah !»
Néanmoins, ces femmes, avec leur «burqa juive», ne suscitent généralement
pas le respect chez les juifs religieux, mais le rejet…
À Méa Shéarim, des enfants leur crachent dessus, on les traite d’Arabes, de sorcières. Et même de nonnes : la pire insulte pour elles, une façon d’insinuer qu’elles ont tourné le dos à leur religion. Les femmes juives qui ont choisi ce mode d’habillement le font souvent contre l’establishment de leur communauté, voire leurs maris. La société ultra-orthodoxe y voit une forme de mutinerie féminine. Les autres femmes sont aussi suspicieuses, percevant une menace, l’imposition d’une nouvelle norme. Et ça, pour les hommes haredi, c’est insupportable ! Pour eux, ce n’est pas à la femme de définir la pudeur. C’est en cela que ce voilement est une provocation pour les rabbins, qui y voient l’inverse de la modestie. C’est là tout le paradoxe.
Qui sont ces juives «ultra-modestes» ?
Selon mes estimations, à Jérusalem, cela concerne au moins 80 familles avec environ, entre filles et mères, trois à cinq femmes concernées, la plupart des fillettes étant voilées dès 6 ans. On en voit aussi dans d’autres villes à dominante ultra-orthodoxes à travers le pays. C’est un mouvement qui s’étend et touche plusieurs branches, des hassidiques à la Neturei Karta [secte juive antisioniste].80 % d’entre elles sont nouvellement pratiquantes et n’ont pas été élevées dans des familles religieuses, ce qui explique en grande partie leur zèle.
À Méa Shéarim, des enfants leur crachent dessus, on les traite d’Arabes, de sorcières. Et même de nonnes : la pire insulte pour elles, une façon d’insinuer qu’elles ont tourné le dos à leur religion. Les femmes juives qui ont choisi ce mode d’habillement le font souvent contre l’establishment de leur communauté, voire leurs maris. La société ultra-orthodoxe y voit une forme de mutinerie féminine. Les autres femmes sont aussi suspicieuses, percevant une menace, l’imposition d’une nouvelle norme. Et ça, pour les hommes haredi, c’est insupportable ! Pour eux, ce n’est pas à la femme de définir la pudeur. C’est en cela que ce voilement est une provocation pour les rabbins, qui y voient l’inverse de la modestie. C’est là tout le paradoxe.
Qui sont ces juives «ultra-modestes» ?
Selon mes estimations, à Jérusalem, cela concerne au moins 80 familles avec environ, entre filles et mères, trois à cinq femmes concernées, la plupart des fillettes étant voilées dès 6 ans. On en voit aussi dans d’autres villes à dominante ultra-orthodoxes à travers le pays. C’est un mouvement qui s’étend et touche plusieurs branches, des hassidiques à la Neturei Karta [secte juive antisioniste].80 % d’entre elles sont nouvellement pratiquantes et n’ont pas été élevées dans des familles religieuses, ce qui explique en grande partie leur zèle.
Chez les Palestiniennes, quelle signification recouvrent le niqab et autres
voiles «modernes» ?
Rappelons que le voile, à l’origine, n’est pas un attribut musulman. Cette
prescription remonte à 3 500 ans, au temps du règne de Hammurabi,
dont le code babylonien disait : «Si une femme mariée s’aventure dehors
le visage découvert, honte à son mari, et qu’elle soit punie.» Ensuite,
jusqu’au début du XXe siècle, les Palestiniennes
étaient voilées. C’est sous l’influence du mandat britannique, avant 1948,
qu’elles ont peu à peu adopté un habillement plus occidental, moins couvrant. Ensuite,
comme je l’ai indiqué, les dernières décennies ont marqué l’émergence d’un
«nouveau voile». Celui-ci emprunte autant à l’Arabie Saoudite qu’à l’Iran, dans
une sorte de melting-pot islamiste, au détriment des robes brodées
traditionnelles. Ce «nouveau voile» est avant tout politique : c’est un signe
de protestation contre l’occupation et la permissivité des mœurs occidentales,
une façon de se rendre visible pour saper toute tentative de «normalisation».
Comme le dit une des femmes dans le film de l’exposition : «On n’a pas
réussi à garder notre terre, qu’est-ce qu’il reste à protéger ? Notre religion,
nos valeurs.» Il y a derrière ce voile une vision antimoderne du monde
mais aussi une approche de la protestation très contemporaine. Par exemple, à
Jérusalem, le niqab est surtout porté par un groupe de femmes dévotes et très
radicales qui passent leurs journées sur l’esplanade des Mosquées à repousser
les policiers israéliens et les ultra-orthodoxes qui tentent d’y prier. Elles
utilisent leur niqab autant comme étendard qu’outil de dissimulation, car ainsi
les policiers ne peuvent pas les identifier.
Cette valeur politique voire émancipatrice du voile peut-elle se rapprocher
de celle défendue par certaines féministes musulmanes ou décoloniales dans les
pays occidentaux ?
Il est trop tôt pour faire cette connexion. Ce que je peux dire au sujet
d’Israël, c’est qu’on observe, comme ailleurs sans doute, un retour vigoureux
vers la religion, qui paraît offrir des réponses face à une vie laïque
anxiogène et vide de sens. Ces voiles sont un symptôme.
"Veiled Women of the Holy Land, New Trends in Modest Dress"
Jusqu’en février 2020 au musée d’Israël, à Jérusalem.
"Veiled Women of the Holy Land, New Trends in Modest Dress"
Jusqu’en février 2020 au musée d’Israël, à Jérusalem.

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